—Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement, coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous somme de me faire raison.

En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait.

Espérance le regarda tranquillement avec compassion.

—Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous, et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais, si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai nui, parlez!

Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des sanglots inarticulés.

Espérance resta seul.

La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances. Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères les souffrances d'autrui.

L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de sa propre vie?

—Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange, deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et noble amie… j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche….

Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son coeur.