Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage.

Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser et aller brutalement au but devenait le meilleur système.

La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets. Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée.

Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau se trouve sur le chemin.

À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé, froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que les portes commençaient à se barricader.

Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt, pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée, et les habitudes de la maison royale.

Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée.

Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions.

Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service.

Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil, était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même. D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis. Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle.