Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles, ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du mystère.
Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette, chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite n'amènerait aucun résultat.
Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti.
Si, toutefois, il n'avait pas menti, que faire? On avouera que la discussion d'un si délicat problème n'était pas facile à conduire au milieu des propos interrompus d'un souper. Mais le roi n'en était pas à son apprentissage. Il avait mené souvent à bonne fin des négociations plus compliquées, et, sous le roi Charles IX, sous la reine Catherine de Médicis, on était à bonne école.
Henri trouva son moyen en attaquant le dessert. Il se souvint que le logement des Entragues avait été marqué par Beringhen à l'extrémité d'un corridor aboutissant à l'appartement de la duchesse. Cette précaution du prudent Beringhen permettait au roi, en cas de besoin, d'être rencontré dans ce corridor sans étonner personne. Le corridor était immense, sombre et désert, puisque chaque appartement était desservi par son escalier particulier. Henri, tacticien consommé, songea que de cet endroit la surveillance serait commode, sûre, et ne compromettrait personne. Il ne s'agissait plus que de trouver le surveillant. Le choix n'était pas facile.
En attendant l'inspiration, Henri s'affermit dans la résolution de ne rien faire d'éclatant, de ne pas même aller voir Gabrielle comme il eût pu le faire sans se trahir, puisque sa visite était annoncée avant la lecture du billet et justifiée par l'indisposition de la duchesse.
Il résolut aussi de ne pas parler de Mlle d'Entragues, de paraître l'oublier, elle et ses côtes meurtries au Bas-Bréau; cette neutralité absolue commencerait par bien dérouter les espions, s'il s'en trouvait à table qui eussent voulu surveiller l'effet du billet.
Henri, charmé d'avoir ainsi sauvé sa dignité, celle de la femme qu'il allait épouser, celle même de la maîtresse nouvelle, appliqua toutes ses facultés au choix du confident.
On sortait de table, et déjà, s'appuyant au bras de Crillon, le roi allait raconter ses perplexités et confier l'exécution de son projet à cet ami fidèle; mais il réfléchit que l'emploi était au-dessous d'un pareil personnage, et nécessitait plus de souplesse que de chevalerie. Crillon eût été trop vigoureux et trop peu rusé; ce qu'il fallait en cette circonstance, c'était un esprit présent, un coeur résolu, un bras solide, tout cela dans un personnage obscur et inconnu. Les yeux du roi s'arrêtèrent alors sur Pontis, qui, cette fois, les épaules effacées, le regard brillant, se tenait à son poste quand passa le roi pour retourner à sa chambre.
Au choc de ce regard, Henri devina qu'il tenait son homme, et s'arrêta. Se tournant alors vers les assistants: