Espérance stupéfait regarda Gabrielle. Jamais il ne l'eût soupçonnée si fière et si véhémente; elle l'avait entouré de ses bras, elle l'embrasait de son regard, de son souffle, de sa lèvre.
—Amie, murmura-t-il éperdu de se sentir entraîné par cette force irrésistible, amie, prenez garde! Si tout ce que vous venez de dire n'est inspiré que par un juste ressentiment, si ce délire d'amour n'est que de l'indignation, si ce feu dont vous me dévorez n'est que celui de la colère, prenez garde! il s'éteindra trop vite, et demain vous me reprocherez ma faiblesse. Oh! Gabrielle, laissez-moi mourir de vous adorer. Demain peut-être je mourrais en vous maudissant.
—Espérance! s'écria-t-elle dans une éblouissante exaltation qui imprima aussitôt à sa beauté un caractère de majesté surnaturelle, Espérance, je suis ton ange de bonheur, je suis la récompense de toute ta vie perdue; ne le vois-tu pas, ne le comprends-tu pas? J'ai lutté avec toi de vertu, de cruauté, même; j'ai tordu à belles mains ton coeur dans lequel, puisque Dieu me l'envoyait, j'eusse dû en dépit de tout, fondre le mien. J'ai été lâche, j'ai abusé de toi, au lieu de me livrer à toi comme esclave!
Es-tu de marbre, ô mon amant! comme ces dieux antiques de la jeunesse et du génie, auxquels tu ressembles? Nos larmes, nos soupirs, nos sacrifices, nos souffrances, les comptes-tu pour si peu que leur prix t'en paraisse immérité? Eh bien, moi, je te dirai que tu ne m'aimes pas, Espérance, je te dirai que tu me méconnais, que tu m'outrages. Oui, tant que je t'ai écouté en silence, m'inclinant bassement devant tes calculs héroïques qui ne profitaient qu'à moi; oui, jusqu'ici, je n'ai pas été digne de ton amour, mais aujourd'hui je me relève, aujourd'hui je ne veux plus laisser parler la reine, aujourd'hui j'impose silence à la mère elle-même, c'est le tour de l'amante, enfin. Pardonne-moi, oh! pardonne-moi d'avoir cru un seul moment que mon devoir consistait à fouler aux pieds un dévouement comme le tien! Et quand je t'ouvre les bras, quand je te dis: Espérance, je t'aime ardemment! Espérance, je t'adore! Espérance, tu es le feu de mes veines, la source de ma vie, je ne sens plus rien en moi qui ne t'appartienne, et puisque tu ne veux pas me consacrer ton existence, puisque tu parles de mourir, donne-moi du moins le droit de mourir avec toi!
Il voulut murmurer quelques mots, c'étaient pourtant des actions de grâces à Dieu, qui a permis qu'un tel bonheur échût en partage à de pauvres créatures mortelles; mais refus ou prières, elle étouffa tout de ses baisers, elle éteignit tout de ses larmes. Il sentit un nuage lui dérober la terre. Et, en effet, pendant de trop courts instants, ces deux âmes immatérialisées par l'amour étaient remontées au ciel.
—Sois bénie, dit Espérance, ton coeur vaut le mien; oui, tu es l'ange du bonheur.
Hélas! pourquoi n'obtinrent-ils pas leur grâce tout entière? pourquoi tous deux furent-ils condamnés à redescendre dans la vie? Qu'est-ce que la grande route poudreuse, pour qui revient du paradis étoilé?
Espérance le comprit, et cette pensée amère courba son front. Déjà, rêveur, silencieux, il regrettait. Gabrielle, aussi brillante, aussi joyeuse qu'il était mélancolique, revint à lui, et l'embrassant avec une souriante candeur:
—Oh! maintenant, dit-elle, pourquoi t'affliger seul? pourquoi penser même? Ce n'est plus la peine. Songerais-tu à la marquise de Liancourt, à la duchesse de Beaufort? À quoi bon, il n'y a plus ici que Gabrielle, ta femme.
—Ma femme! s'écria-t-il, enivré.