Sully travaillait dans son grand cabinet dont les fenêtres regardent la rivière en face l'île d'Entragues. Il faisait ce jour-là grand soleil sur les papiers du ministre. Ce joyeux rayon lui avait échauffé les idées; il grognait et chantonnait tout en prenant ses notes, comme c'était sa coutume dans les jours de belle humeur.
Il avait dû avertir les huissiers de l'illustre visite qu'il attendait, car M. d'Entragues et sa fille furent introduits avec empressement dès leur arrivée. Nul ne jouissait de ce privilège chez Sully, le plus jaloux homme d'État qui ait jamais pratiqué la science de faire respecter le pouvoir.
À la vue d'Henriette, il prit un air presque galant et offrit un siège. M. d'Entragues s'assit près de sa fille. Sully demeura debout.
—Quel heureux hasard vous amène, dit-il, au milieu de mes gros canons?
—Un motif des plus sérieux, monsieur, et mon père va vous l'exposer, répondit Henriette du ton qu'une reine eût pris en son lit de justice.
—J'écoute, madame, dit Sully impassible. Mais seriez-vous assez bonne pour me permettre de cacheter cette lettre que le roi m'ordonne d'écrire au brave Crillon, en Provence.
—Faites, monsieur, de grâce, dit le père d'Entragues.
Sully fit fondre la cire, sans regarder personne en face.
—C'est, dit-il, pour le complimenter, à propos d'un anniversaire bien triste, la mort d'un charmant jeune homme… Eh! ne l'avez-vous pas connu?… tout le monde le connaissait… Espérance… un être parfait. Ce sont ceux là qui nous quittent!
Tout en parlant, le ministre cachetait la lettre; il ne put voir l'expression de sombre défiance qui passa, comme un nuage sinistre, sur les traits d'Henriette.