—Parlez encore, répliqua-t-il.
—Il faut me promettre plus que tout cela, poursuivit la Ramée en s'exaltant par degrés à mesure qu'il sentait croître la sympathie de son interlocuteur. Oui, vous parlerez à Henriette de mon sacrifice, et vous reviendrez me dire ce qu'elle vous aura confié pour moi, mais après?… après, entendez-vous bien ces terribles paroles! je serai mort après; je ne serai plus là pour veiller sur mon trésor, pour le défendre comme toute ma vie s'y est employée. Oh! vous êtes beau, elle vous a aimé, dit-il avec un rugissement farouche, elle vous aimera peut-être encore si elle vous revoit, et qu'elle compare votre triomphante jeunesse, la splendeur de votre prospérité, la sève féconde de votre existence avec la froide et abjecte dépouille de ce criminel mort dans les supplices…. Oh! qu'elle ne vous aime pas!… que son coeur, que son corps n'appartiennent plus à aucun sur la terre, que je n'aie pas à subir du fond de ma tombe l'horrible torture de la jalousie! Les morts ont une âme qui souffre encore, monsieur… Promettez-moi que vous ne me prendrez pas Henriette. Demandez-lui pour moi de renoncer au monde, de s'ensevelir dans un cloître, elle le fera, n'est-ce pas? elle ne peut faire autre chose. Comment brillerait-elle, soit à la cour, aimée du roi, soit au bras d'un époux, avec le souvenir de l'homme qui est mort pour lui sauver le repos et l'honneur? Henriette fera des voeux, promettez-le-moi! elle ne verra plus après moi le visage d'un homme, c'est le moins qu'elle me doive pour prix de mon dévouement. Je sais bien que je demande des choses difficiles, mais je souffre, il faut avoir pitié de moi; vous devez comprendre l'horreur de ma situation. Cette femme que je laisse si belle, si désirable, si recherchée, Henriette… fragile créature, qui peut-être m'oubliera demain!… Ah! la femme lâche qui ne descend pas au tombeau avec moi!
En disant ces mots, l'infortuné secouait furieusement sa tête meurtrie, et des larmes de désespoir roulaient avec le sang dans ses yeux.
Espérance fut remué jusqu'au fond des entrailles par l'égoïsme si douloureusement sincère de cet inextinguible amour. Quel désordre dans ce coeur, quelle tempête, quels éclairs effrayants illuminaient ce chaos. Ainsi, rien pour Dieu, rien pour la vie, pas de remords, pas de regrets; rien que cet amour! La Ramée, semblable à ces furieux idolâtres, qui, dans le délire, abattent et brisent les statues muettes de leurs divinités, la Ramée en était venu à injurier son idole. L'homme qui insulte ainsi ce qu'il aime est perdu sans ressource; il n'a plus qu'à mourir.
Espérance s'approcha du prisonnier, il lui prit la main. Une immense pitié soulevait son coeur. Ce pauvre jeune homme était absous à ses yeux. Désormais en présence d'une pareille infortune plus de haine, plus de mépris. Cet homme avait pleuré, s'était accusé, il devenait un ami pour le généreux Espérance.
—Écoutez, dit-il, je vous trouve si malheureux que je ferai tout pour vous. Comment au lieu de penser à mourir ne pensez-vous pas plutôt à vous sauver?
La Ramée, honteux de ses larmes, releva la tête à ces étranges paroles.
—Me sauver! murmura-t-il, que voulez-vous dire?
—Oui, le roi n'a pas de colère contre vous. J'ai entendu sa voix qui disait: «Allez voir la Ramée, carte blanche….» Si vous voulez m'entendre, je vais faire changer d'un mot votre ciel d'enfer en un firmament radieux.
La Ramée écoutait avidement.