Quant au Soudan, la convention de 1890 nous avait attribué des pays subsahariens qui ont à peu près la valeur de la Tripolitaine, pas une région vraiment soudanienne, à part les 200 kilomètres de pays en amont de Say[401]. Nous avons perdu les pays haoussa, et les pays qu’on nous a donnés au nord de la ligne Barroua-Say ne valent pas la peine que nous construisions un chemin de fer pour les coloniser. Reste la boucle du Niger d’une part, les pays du Tchad de l’autre.

La région de Tombouctou et du coude du Niger a joui jusqu’ici en France d’une faveur singulière. Nombre de publicistes en ont, sans examen, vanté la richesse. M. Schirmer a fait justice de cette légende[402]. La richesse n’est pas à la lisière du désert, elle est plus au Sud, sous les latitudes favorisées par des pluies plus abondantes ; or, ces régions échappent déjà à l’attraction de Tombouctou. L’intérêt de la France est de détourner le trafic de ces pays vers ses colonies du Sénégal et de la Côte-d’Ivoire. Ce serait folie de construire pour les atteindre un chemin de fer de 2.600 kilomètres[403]. La pacification de la vallée du Niger, provoquée par notre établissement à Tombouctou, a eu un retentissement sur le commerce transsaharien, dans le sens d’une diminution, bien entendu, puisqu’il tend à faire abandonner aux marchandises cette voie longue, dangereuse et dispendieuse du désert[404]. Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte d’Afrique pour se convaincre que le vrai débouché de ces produits du Soudan occidental est la côte Ouest, vers laquelle nous travaillons et non sans succès à les attirer.

Le prolongement du chemin de fer au-delà de Bafoulabé jusqu’au Niger a été étudié dès 1892[405] ; le pont de Mahina, qui franchit le Bafing, était inauguré en 1896 ; enfin, le 19 mai 1904, la voie ferrée arrivait à Bammakou, terminus aval d’un bief navigable du Niger de 350 kilomètres qui s’étend jusqu’à Kouroussa. Le 10 décembre 1904, un embranchement de 60 kilomètres parvenait à Koulikoro, au-delà des rapides de Sotuba, tête du bief navigable de 1.500 kilomètres du Niger moyen vers Tombouctou, Say et Boussa. Du côté de la Guinée française, la ligne de Konakry à Kouroussa, étudiée en 1898 par le capitaine Salesses[406], est en construction, ainsi que les chemins de fer de pénétration de la Côte-d’Ivoire et du Dahomey. Enfin des études et des travaux sont faits pour améliorer la navigabilité du Sénégal et du Niger.

Comme l’a dit M. Salesses[407], nos colonies côtières sont les points d’arrivée et de départ du commerce, des sortes de bouches nourricières de ce grand corps qu’est le Soudan : chacune a sa zone d’attraction qu’elle dessert actuellement comme elle peut, mais qui existe. De chacune on peut atteindre le Niger ou l’un de ses affluents.

Restent les royaumes du Tchad. Le domaine qui nous a été réservé par la convention de 1899, quoique en partie ruiné par Rabah, est vraiment riche et fertile dans plusieurs de ses parties. Mais M. Chevalier pense qu’une longue période d’incubation est nécessaire au Soudan central avant que l’on puisse en tirer le moindre parti. Il ne suffit pas[408] d’ailleurs qu’un pays renferme nombre de produits utiles pour qu’il y ait lieu de l’exploiter. Il faut qu’on ait intérêt à transporter ses produits sur les marchés où ils se consomment. Or, il n’est pas un des produits du Soudan central qui ne se trouve également dans l’une ou l’autre de nos colonies africaines, d’où nous pourrons le tirer à meilleur compte. D’ailleurs, à ces produits du Soudan central s’ouvrent la voie de la Bénoué, la voie du Chari et de l’Oubangui, et aussi la voie du Nil, qui en draineront chacune leur part[409]. Enfin, ces régions du Tchad, annexées sur le papier, restent à explorer, puis à conquérir et à occuper effectivement.

L’utilité des chemins de fer de pénétration dans le Sud de l’Algérie est indépendante de la question de savoir si ces chemins de fer seront jamais poussés jusqu’au Soudan[410]. « Avoir la prétention, écrivait M. Duponchel[411] dans des termes qu’on a souvent cités depuis, de soumettre et de pacifier le Sahara avec des colonnes militaires péniblement ravitaillées par des bêtes de somme sera toujours une chimère irréalisable ; obtenir ce résultat par la construction progressive d’une voie de fer ouvrant et explorant le pays à l’avant, en même temps qu’elle en garantit la soumission à l’arrière, est au contraire une opération des plus simples et qui ne livre rien au hasard. »

Quant au Transsaharien, c’est également par des arguments politiques et par ceux-là seulement que cette conception peut se défendre. Les chances de trafic du chemin de fer sont des plus médiocres, de l’aveu même de ses partisans. Ce serait, comme on l’a dit, une artère sur un cadavre. Mais au point de vue politique on peut le considérer comme « une dépense nécessaire dans la balance générale de l’entreprise[412] ». On ne peut que se rallier sur ce point aux conclusions de M. F. Foureau[413] : « Considéré en tant qu’affaire commerciale, dit-il, je n’ai qu’une très médiocre confiance dans le rendement probable du Transsaharien, devant le néant du trafic que j’entrevois. Mais si on ne veut le considérer que comme un instrument de domination (d’autres disent un chemin de fer impérial, et c’est évidemment la même la chose), le Transsaharien, sous ce point de vue spécial, serait alors une œuvre splendide, aplanirait bien des difficultés, supprimerait bien des obstacles. »

Contentons-nous pour le moment de poursuivre l’inventaire du Sahara, si bien commencé dans ces dernières années, et qui malheureusement se réduit jusqu’ici à un procès-verbal de carence. Nous nous demanderons ensuite si l’entreprise du chemin de fer transsaharien est vraiment aussi urgente que le prétendent ses partisans, et si, dans l’ensemble des travaux s’imposant à l’activité de la France, elle n’est pas primée par quantité de projets d’une utilité incontestablement supérieure.


[343]Nous empruntons la plus grande partie de cet exposé de la période 1900-1906 à l’excellente Revue des questions sahariennes du capitaine Simon, (Revue Africaine, 1905, p. 244).