— On voit bien que vous n'êtes pas rassasiée du régime.

Un morceau de pain tout sec par ci par là peut être un régal. Vous deviez pourtant avoir de belles dents, puisque les vieux on-dit racontent que la Maison mangera le château.

— Il n'est pas question de cela, reprit Auberte.

Vous avez très mal agi avec moi, on m'a trompée en me parlant d'une malade.

— Eh! fit la vieille avec rancune, est-ce que je ne suis pas assez malade? Et la Nine, elle n'a pas été malade des trois mois avec les os tordus, la fièvre, et rien à lui donner que de l'eau? Et Gédéon, où serait-il avec sa blessure s'il n'y avait pas eu quelqu'un pour avoir pitié de nous? Il n'a pas été malade donc à passer ses nuits, les pieds dans la glace, pour guetter le gibier d'eau, à risquer la prison pour la vendre?… Moi, sur ma chaise, une jambe paralysée, et les garçons qui avaient pour pitance du pain qu'il fallait mettre fondre dans l'eau. Ah! malades, malades… nous le serons bien plus encore quand votre père aura détourné l'eau de la Mielle pour sa scierie, jusqu'à ce qu'il ne reste plus une truite pour Gédéon. Alors nous serons tous si malades que nous mourrons de faim. Mais non, cela n'arrivera pas, nous tenons votre père et nous le tiendrons serré. Qu'il vienne vous chercher, si le démon lui montre le chemin. On voit de loin ici. Nine aura si tôt fait de partir avec vous; moi, je resterai pour lui répondre. Ah! oui, malade…

Elle se redressait, ses cheveux gris tombant sur ses joues creuses, le bâton levé, elle semblait dénoncer en Aube tous les coeurs durs de ce monde.

— Mais, pauvres gens, on vous punira, dit Aube. Laissez-moi partir et je…

— Non, non, non! s'écria la vieille. Tant que votre père n'aura pas cédé.

Aube rentra dans sa cabine, s'assit sur sa couchette et réfléchit. Son esprit était redevenu lucide, les paroles de la vieille avaient pleinement confirmé ses premières suppositions: on l'avait prise pour une des filles de M. Droy. Elle comprit, du même coup, le plan formé par ces cervelles ignorantes et obtuses. Gédéon avait compté obtenir toutes les concessions de M. Droy en séquestrant quelques jours l'un des enfants, sans se rendre compte des conséquences qu'entraînerait pour lui pareil acte. Et les deux femmes, aigries par la misère, pliées de longue date à l'obéissance, entraient aveuglément dans les vues du maître. A quoi bon les détromper, dire son nom? ces femmes ne la croiraient pas ou refuseraient de la délivrer avant le retour de Gédéon. Si M. Droy était informé de cette affaire, il voudrait peut-être souscrire immédiatement aux conditions et aux engagements qu'il plairait à Gédéon de lui dicter. Non, Aube ne voulait pas être pour les Droy l'occasion d'un sacrifice. Elle envisageait les choses sous leur véritable jour, c'est-à-dire comme un contretemps sans péril qui avait, au milieu de sa vie ordonnée, incolore, un excitant parfum d'aventure. Elle éprouvait une douceur fière à rester calme et courageuse, à souffrir même un peu pour la Maison; c'était, plus réchauffante et vivace, cette même douceur céleste, inconnue, qu'elle avait ressentie alors que, souffrante et blessée, elle avait apaisé le brûlant repentir de Camille, qu'elle avait consolé et endormi contre elle l'enfant qui venait de lui faire du mal.

Quelquefois elle avait rêvé de vivre un peu dans une cabane comme une princesse dans un conte; quand elle était malade, elle avouait le fiévreux désir d'aller passer quelques jours chez une ancienne servante de Menaudru qui l'avait nourrie, et qui habitait un chalet dans le Doubs, et, moitié riant, moitié sérieux, le docteur disait oui.