— Que voulez-vous? on s'aime, on se marie, c'est le bon Dieu qui veut ça. On a de la misère ensemble, des affronts, est-ce que c'est le bon Dieu qui le veut encore? Moi, fit-elle lentement, je vous dirai que je ne le crois pas. Ma tête n'est pas solide comme celle de Gédéon ou de la mère, mais je ne crois pas que le bon Dieu soit contre nous. Seulement, nous ne connaissons peut-être pas bien sa volonté et les hommes sont durs.
Ainsi, vous pensez mal de nous parce que Gédéon braconne.
Mais enfin, dit-elle avec effort, ce n'est pourtant pas voler.
Le gibier, une chose qui court, qui vole et qui va chez tout le monde, c'est à tout le monde aussi, votre père devrait le comprendre.
XII
Gédéon ne revint pas le lendemain et Aube, qui avait compté sur ce retour pour dénouer sans heurt la situation, dut se soumettre à un autre jour d'attente.
Quand elle entra dans la salle, à l'heure du repas, elle trouva Nine et la grand'mère en conférence. Nine paraissait adresser à la vieille des observations qui devaient concerner Aube, car les deux femmes se turent à l'approche de la jeune fille. Puis la grand'mère dit, d'un air péremptoire:
— Les Droy font les morts pour payer moins cher, mais ils se lasseront avant nous. Toujours, il n'y a que Gédéon qui puisse décider s'il faut leur rendre la demouéselle. Ne vous occupez de rien, Nine, et obéissez à votre époux.
— Excusez-nous, Demouéselle, Nine ne sait ce qu'elle dit, elle a la dure de ses garçons.
Nine s'en alla renouveler sa provision de joncs et chercher des champignons pour le souper; la grand'mère, qui souffrait de son pied, se recoucha et Aube se trouva livrée à elle-même.