— N'est-ce pas un grand bonheur que Dieu ait dirigé mon coeur de ce côté? Hugues Droy n'est-il pas, comme mon frère Laurent, supérieur à tout le monde? Vous m'avez toujours dit, — vous êtes si bons pour moi, mon père et vous, — que le jour où je me marierais, vous me donneriez le château. Les Droy regrettent Menaudru, quoiqu'ils soient trop délicats pour le rappeler maintenant qu'ils sont nos amis, Gillette sera consolée en voyant le château revenir à son frère.

— Aube, est-ce pour cela que vous épouseriez M. Droy?

— Non, pas seulement pour cela, répondit-elle avec une loyauté noble et naïve. Je l'aime.

Elle reprit posément:

— Songez donc! leur rendre Menaudru sans le perdre nous-mêmes… Je ne vous dirai pas que je ne puis vivre sans ce bonheur, il me semble que je ne suis pas faite pour l'exaltation et les grands sentiments enthousiastes. Si vous me répondez non, je ne mourrai pas, je vous assure, fit-elle souriant de nouveau avec confiance. J'épouserai Hugues avec votre complète approbation, ou je ne me marierai pas. Ce n'est pas une terrible menace, vous n'aurez qu'à garder votre fille. Mais vous m'approuverez, vos objections ne porteront que sur des détails puisque, moi, j'accepte de ne plus m'appeler Menaudru.

Elle eut un petit tressaillement, comme si ces derniers mots lui infligeaient une blessure.

Elle répéta: J'accepte, j'accepte…

Et, à la fois très fière et très persuasive, elle continua son plaidoyer. Elle ne connaissait guère d'obstacle, elle ne rencontrait jamais de résistance ainsi qu'elle l'avait constaté; le peu de choses qu'elle avait voulues ou seulement désirées, elle les avait obtenues sans qu'on se rendît compte de l'ascendant qu'elle exerçait.

— Oui, vos objections ne porteront que sur des détails, et ces détails ne vous arrêteront pas longtemps. Qu'est-ce que des questions de fortune, de rang, de vieilles rancunes plus qu'à demi oubliées; qu'est-ce que la fortune et même le rang à côté de la justice, du bonheur que nous pourrons avoir et du bien que nous pourrons faire? Je sais que vous pensez comme moi, fit-elle attachant sur sa mère ses prunelles graves et sombres. Oh! je n'ai pas eu peur de votre refus, j'ai compté sur vous, je me suis dit que vous voudriez bien parce que vous m'aimez… et parce que vous êtes maman.

— Enfant, arrêtez! dit Mme de Menaudru avec trouble. Je ne suis pas plus libre que vous! Je ne puis que transmettre votre voeu au Comte. Quand je suis allée vous prendre à Sainte-Cécile et que vous m'avez raconté l'histoire de vos trois jours, je croyais ne jamais rien entendre de pis, et aujourd'hui… Mais la prochaine fois, qu'aurez-vous donc à m'apprendre, que me direz-vous?