Elles traversèrent des appartements déserts, des corridors tortueux. Le château avait été pillé au moment de la Révolution. Ses propriétaires l'avaient complètement remeublé sous le premier Empire. C'était de cette époque que datait presque tout le mobilier, et le style empire donnait un aspect particulier à ces pièces où l'on se serait attendu à rencontrer surtout les bahuts sculptés, les chaires monumentales et tout le massif appareil du moyen âge.

Elles arrivèrent à la fin dans la chambre d'Auberte. La jeune fille habitait l'aile burgonde; ses larges fenêtres, près desquelles aboutissait l'extrémité des contreforts, plongeaient sur les vallées. L'un des murs de cette chambre touchait à la Maison.

Jeanne déshabilla Aube, la coiffa pour la nuit.

— On n'a pas des cheveux comme ça, marmottait orgueilleusement la vieille servante en arrangeant la belle tresse interminable aux fugitifs reflets lumineux.

Jeanne se retira, emportant le bougeoir, d'après le règlement qui déterminait dans ses plus minutieux détails le service d'Auberte.

Auberte resta seule, étendue les yeux ouverts dans son lit aux quatre colonnes duquel étaient fixés les rideaux de soie rouge, mince et bruissante.

….. Le lendemain était un dimanche. L'assistance put admirer à l'église, dans deux bancs jusque-là inoccupés et qui faisaient audacieusement face aux bancs de Menaudru, une théorie de têtes juvéniles aux cheveux jaunes; du paille incolore à l'orange, toute la gamme était dignement représentée; les deux babies qui terminaient cette glorieuse série donnaient vraiment à penser que, d'après une opinion en honneur dans leur famille, les blés mûrissant sur la tête des autres n'étaient encore, sur leurs petites caboches enfantines, qu'à l'état de blés verts.

Il y avait, dans les bancs combles de la Maison, seulement ce que Gillette aurait appelé: quelques-uns d'entre nous, car il manquait encore à la tribu le père et les deux fils aînés qui avaient assisté à la première messe. L'attitude des Droy étonna Auberte; elle était à la fois si pénétrée et si franche qu'ils semblaient respirer, dans l'église, une atmosphère révérée et familière. L'âme d'Auberte était naturellement et tendrement pieuse, quoique ses parents, dans leur indolence, peut-être dans une crainte secrète de favoriser en leur fille un attrait trop puissant, n'eussent pas fait chez eux de la religion la force vivante qui imprégnait visiblement le coeur des jeunes Droy, si elle ne disciplinait pas encore l'exubérante vitalité de leur manière d'être.

Ceux qui avaient compté sur la sortie de l'église pour mieux examiner les nouveaux paroissiens, en furent pour leurs frais de curiosité, car, de la façon la plus prestigieuse, toute la jeunesse Droy se trouva soudain à bicyclette et lancée grand train sur la route, les correctes toilettes des filles s'adaptant par quelque prodige à cet emploi mouvementé. Les babies elles-mêmes disparurent, escamotées par les bras complaisants de leurs aînés. Et de cette phalange agile, il ne resta plus là que Mme Droy avec une grande jeune fille, fort belle, qui devait être l'institutrice. Elles prirent à pied le chemin que les intrépides gravissaient à grands coups de pédale.

Mme Droy était de haute taille, maigre, sans beauté, de tournure très jeune, avec d'abondants cheveux gris qui débordaient de son chapeau rond; elle avait l'empreinte de la race dans toute sa personne énergique. Ses enfants tenaient visiblement d'elle, les plus laids comme les autres.