Ils levèrent tous la tête du même côté et demeurèrent stupéfaits.

Il y avait vraiment une petite sainte dans la niche enguirlandée de bignone. Elle était vêtue de serge blanche; sa grande capeline de surah blanc, rejetée en arrière, nimbait sa tête brune comme d'une immense corolle de fleurs, et les fleurs lourdes, éclatantes, de la bignone mettaient une note de splendeur presque exotique au cadre de sa jeune beauté immatérielle.

Dans l'ombre de la niche, se dessinaient, avec des douceurs d'irréel, son profil pur, sa bouche sérieuse, ses très longs cils abaissés sur sa joue… M. Droy avait dit chut, parce que la petite princesse dormait.

Elle s'était endormie de fatigue dans son attente déçue. Le corps un peu ployé en avant, elle s'était attachée des deux mains à une branche et reposait sa joue sur l'un de ses bras ainsi élevés. Sa grosse natte de cheveux retombait jusqu'au bord de la niche où le ruban de soie crème qui la nouait frémissait comme un invraisemblable papillon. Son poignet, de la même nuance pâlement dorée que son visage, s'avançait à découvert dans la fragilité de sa maigreur, si touchant que les spectatrices réprimèrent un petit sanglot de pitié.

Elle dormait, inconsciente de son attitude périlleuse. L'approche des Droy ne l'avait point éveillée. Et ils la regardaient, paralysés par la même crainte, n'osant ni faire un geste, ni proférer un mot de peur de rompre ce sommeil, de provoquer l'éveil trop brusque qui pourrait jeter Aube dans le vide. Ils n'osaient même pas la quitter des yeux, ils la regardaient avec une persistance désespérée et suppliante, comme s'ils avaient l'espoir de la magnétiser, de la retenir à sa place.

Une tentative s'imposait: pénétrer dans le moulin par la porte qui ouvrait chez eux, monter d'un pas assez subtil pour ne pas éveiller Aube en sursaut… Mais comment ouvrir cette porte depuis si longtemps condamnée, puisqu'on n'avait pas le loisir de faire le tour par le château? Au moment où M. Droy se dirigeait silencieusement vers le moulin, un large souffle venu de la montagne plia mollement les peupliers et les sapins et, s'étendant comme une vague, enveloppa la bignone. Le corps d'Aube suivit le balancement des branches, mais ce mouvement l'éveilla, elle ouvrit ses yeux qui se dilatèrent en une expression de détresse encore somnolente.

Elle était déjà trop projetée en avant pour pouvoir se retenir. Elle n'essaya même pas; sa tête se pencha, ses mains glissèrent le long de son appui qui s'effeuilla sous ses doigts et, sans un cri, elle tomba droit comme un oiseau tué. Elle tomba à leurs pieds, parmi les branches qu'avait brisées sa chute et dont les pétales voltigèrent encore une seconde autour d'elle.

V

Qu'était-il arrivé à Aube? Quel rêve étrange avait-elle fait? Il lui sembla, d'abord, qu'elle revenait lentement, avec effort, à la surface d'un grand abîme dans lequel elle était tombée. Oui, elle était tombée, c'était cela même; la chute lui avait paru profonde, profonde, sans fin. Mais d'où était-elle tombée? Où était-elle? Elle n'en savait rien, c'était une chose qui n'avait pas eu de commencement et dont elle ne comprenait pas la fin; elle savait simplement que tout était encore noir autour d'elle.

Alors, elle voulut passer la main sur son front pour éclaircir ses doutes, elle ne put remuer le bras et souffrit à crier. Elle ouvrit péniblement les yeux. Oh! son rêve n'était pas fini. Ne se figurait-elle pas être couchée dans une chambre toute fraîche, meublée de hêtre blanc et de bambou, aux rideaux écrus ornés de coraux rouges? Et elle croyait, oui, elle s'imaginait voir des branches chargées de petites roses rouges contre la fenêtre, une grande glace longue encadrée de bambou reflétait avec ces roses un morceau du ciel et un pan du moulin avec sa niche suspendue.