Hermance s'éloigna dans une autre direction, emmenant la petite Zoé. Zoé était nu-pieds, soit qu'elle ne possédât point de chaussures, soit qu'elle eût, comme l'en accusait souvent Hermance, laissé ses sabots dans quelque haie pour faire des nids aux oiseaux. Elle avait, pour tout vêtement, une chemise trop large et une jupe trop courte; son apparence était comique et sauvage. Auberte ne sut pourquoi elle avait le coeur serré en la voyant marcher, si malingre et petite, à côté de la grande femme pondérée qui lui servait de mère.
Auberte referma la petite grille qu'elle venait de franchir, remit dans son aumônière de velours myrte la clef qui était sa propriété personnelle et s'engagea dans une allée.
Le parc de Menaudru touchait au cimetière, avec lequel il communiquait par cette porte, et les châtelains n'avaient point à sortir de chez eux pour venir à l'église. Le parc, immense et touffu, s'étendait sur tout ce flanc de la montagne en une avalanche de verdure parcimonieusement coupée de clairières et de pelouses.
Auberte avait enroulé la bride à son bras et cheminait côte à côte avec Olge. Parfois, elle passait silencieusement la main sur les flancs lustrés de la bête et plongeait, avec une complaisance rêveuse, son regard dans les yeux brillants d'Olge; cela la reposait d'avoir eu à subir le regard farouche et hostile de cette petite rebelle de Zoé.
Olge n'était point une mule ordinaire: le premier coup d'oeil suffisait à vous en convaincre. C'était d'abord une bête de grande valeur par sa beauté, la sûreté impeccable et élégante de son allure, la souplesse ferme de ses membres aux formes parfaites, l'éclat de son poil gris d'argent moiré comme un satin. Mais ces attraits extérieurs, tout rares et précieux qu'ils fussent, n'étaient que peu de chose auprès de ses autres qualités. De fait, elle avait les mouvements d'une intelligence lucide et prompte, et ses yeux, ses yeux humides d'animal tendre, dans lesquels sommeillait une étincelle de malice, avaient un regard si vivant, si parlant, qu'ils vous troublaient comme l'appel d'un coeur humain enfermé dans ce corps de bête.
Mais ils ne troublaient point Auberte: elle avait l'habitude, depuis l'enfance, de considérer sa mule comme un membre marquant de son entourage, et, peut-être sans bien s'en rendre compte, comme un bon esprit attaché à sa personne sous cette forme. Et, dans l'ancestral patrimoine de Menaudru, dans la solitude inviolée de ses bois et de sa montagne, Auberte avait mené une vie assez étrangement retirée pour que de telles croyances pussent flotter avec l'air qu'elle respirait.
Laurent de Menaudru, son frère aîné, qui n'était que son demi-frère, lui avait fait présent de cette mule alors qu'elle n'était encore qu'une petite fille. La mule s'appelait déjà Olge, sans que personne connût l'origine de ce nom scandinave, non plus que rien de son histoire. Depuis cette époque de leur réunion, Auberte avait passé bien des heures de son existence contemplative bercée par le pas d'Olge. Olge était une amie fidèle; la musique des grelots d'argent de son collier avait été l'accompagnement invariable des longues méditations d'Auberte. Elles avaient exploré ensemble, dans tous les sens, le parc dont elles ne sortaient guère, mais qui était assez vaste pour suffire à leurs plus aventureuses excursions. Auberte se promenant sur sa mule, avec son air de détachement et de royale douceur, était bien la princesse qu'il fallait au vieux domaine endormi, et elle portait aujourd'hui dans ses lentes courses une âme aussi innocente que l'avait été son âme d'enfant.
Si mesurée que fût leur allure, Auberte et Olge finirent par atteindre le château. C'était une construction singulière, et ses murs, édifiés en pierre indestructible du Jura, avaient une assez effrayante épaisseur pour justifier en quelques points l'origine démesurément reculée qu'on lui attribuait. Les chroniques du lieu attestaient que là avait été bâti le palais des vieux rois burgondes, et que ceux-ci avaient longtemps abrité leur trésor dans ces murs de forteresse qui portaient déjà, ou à peu près, le nom de Menaudru.
Ce trésor était passé à l'état de légende. Ses restes fort écornés, il se comprend, par l'oeuvre combinée des siècles et de nombreuses générations de Menaudru, existaient encore, prétendait-on, lors de la Révolution, époque à laquelle ils avaient définitivement disparu sans laisser de trace.
L'architecture extérieure de la maison était, sur une face au moins, d'une simplicité primitive et toute mérovingienne. Au-dessus d'une vallée très accidentée, dont elle dominait les parois abruptes, cette aile formait un carré long, massif, de pierres grises, soutenu jusqu'à la hauteur d'un second étage par de formidables contreforts au pied desquels commençait la pente de la vallée. Il n'y avait d'ouvertures qu'au sommet du bâtiment, où une rangée de fenêtres carrées à petites vitres avaient été percées ou multipliées à une date récente, puisqu'elle ne remontait guère qu'à quelques siècles. On embrassait de là une vue extraordinaire, un entrecroisement de montagnes et de vallées qui produisait des jeux magiques de lumières et d'ombres, tandis qu'autour de Menaudru, le grand vide de sa solitude aérienne se creusait en abîme vaporeux, ou bien, par les beaux jours, s'étendait en un calme resplendissement d'éther.