Un violent tumulte où se mêlaient des appels, des piétinements, des objurgations, des cris d'enfants, des beuglements et des hennissements de bêtes, leur fit hâter le pas. Ils entrèrent dans la cour où tout était tranquille et tournèrent la maison. Les têtes blêmes et effarées d'Aube et de Stéphanie apparaissaient aux fenêtres où s'agitaient aussi des mains de servantes désespérées. Edmée, sortant de la maison, courait vers la pelouse où se déchaînait un troupeau disparate de bêtes en délire qui bondissaient, labouraient le sol de leurs cornes et de leurs sabots, écrasaient les massifs et leurs bordures, déracinaient les arbustes, tandis que les garçons, drapés de rideaux en andrinople rouge, armés de longues lances que surmontaient de flottantes oriflammes, s'exténuaient en cris et en efforts pour se rendre maîtres des animaux.
Les toréadors, essoufflés, en nage, rouges comme leurs rideaux, aiguillonnés par l'apparition inopinée du patriarche et la vue du visage pâlissant de leur mère, gesticulaient, s'enrouaient, redoublaient de courage. Les bêtes, affolées, se ruèrent dans la direction du jardin, s'engouffrèrent dans la même allée, comme si elles avaient été piquées de la tarentule, et disparurent au galop, brisant tout ce qui s'opposait à leur passage. La propriété n'ayant pas de clôture, elles seraient bientôt dans les bois et les pâturages de la montagne. Derrière elles, les garçons s'élancèrent en une course échevelée, suivis de Pascal qui vola à la rescousse de ses cadets.
M. Droy rejoignit sa famille dans la bibliothèque, où Aube confirmait par signes terrifiés le récit que faisait Stéphanie.
— Oh! Monsieur, vous n'allez pas à leur secours? fit Aube en voyant M. Droy s'asseoir devant son bureau.
— Il faut bien qu'ils s'en tirent. Ils n'ont pas besoin de moi pour s'emparer de deux pauvres vaches et de deux boeufs qui ont travaillé toute la semaine, répondit-il. Pascal et Marc reprendront les chevaux.
— Mais les enfants n'osent peut-être pas rentrer, dit encore
Aube emportée hors de sa réserve habituelle.
— J'espère que pas un ne se permettra de remettre les pieds ici avant que le dernier veau ait réintégré l'étable.
— S'il leur arrivait quelque chose? murmura-t-elle d'une voix altérée.
— Il ne leur arrivera rien. Ils se livreront à une chasse mouvementée, assez fatigante pour les rassir. Ils ont désobéi, qu'ils en portent la peine; ils ont fait le mal, qu'ils le réparent.
Le ton était catégorique. Aube se tut, abasourdie par la responsabilité qu'on laissait à dessein aux coupables. Les soeurs n'essayaient même pas d'intervenir, et, pourtant, tout comme Aube, elles se représentaient cette course effrénée dans les bois où la nuit allait venir.