Elle alla dans le parc avec Olge qui la suivait librement, en chien fidèle. Elle allait rendre visite à son sapin qui lui parut plus grand, plus fier que jamais, s'élevant à perte de vue dans le ciel calme, comme une tour sombre que le soleil déclinant moirait d'or.
Elle s'assit sur la mousse chaude du vieux mur, à la place d'où elle dominait le jardin des Droy et la chapelle en ruines. Tout près de là, Olge broutait quelques tiges et balançait ses sonnettes dont les vibrations caressaient l'oreille d'Auberte.
Auberte se demandait pourquoi Laurent ne l'écoutait plus. Devenait-il distrait même vis-à-vis d'elle? ou bien allait-il prendre, comme tout le monde, un but qui le détournerait d'Aube? Elle avait senti tout à l'heure quelque chose d'indéfinissable s'interposer entre sa main et la caresse de son frère.
Aube pensait que la première opinion de Laurent sur les Droy n'avait pas été favorable, bien que sa politesse patricienne lui eût interdit d'en rien laisser paraître. Si la lettre d'Aube n'avait pu lui faire apprécier leurs voisins, qu'était-ce maintenant qu'il les avait vus dans leur plus turbulent entrain? Il est vrai que Stéphanie avait été exemplaire comme toujours. Laurent et Stéphanie étaient faits pour s'entendre.
Mais peut-être qu'il y avait un changement pour Laurent comme pour Auberte. Gillette ne lui avait cependant pas crié: C'est ici le château de la Belle au bois dormant. Vivez, éveillez-vous!
Tout en pensant, Aube avait défait les noeuds de soie d'un carton à dessin qu'elle avait apporté. On se trompait en croyant qu'elle n'avait jamais rien fait. Il y avait là le résultat de ses heures actives, quelques dessins et quelques aquarelles. Elle les tira du carton, un à un, lentement, et le sapin pencha ses branches pour voir.
C'étaient des oeuvres singulières qu'elle avait conservées pour elle, jalousement cachées à tous les yeux. Elles représentaient des paysages inconnus, irréels, des paysages de songe, des lieux qu'aucun pied humain n'avait foulés, mais où s'était promené l'esprit d'Auberte. Ils étaient baignés d'une lumière qui n'était celle d'aucun astre créé, on y voyait des eaux pures, dormantes, sans rives, parmi des blancheurs de nuée et des traînées pâles d'aurore, des fleurs hautes comme des arbres et pas un fruit, des fleurs énormes, invraisemblables et très légères, immobiles et diaphanes, des lis, des iris, les nénuphars que Gillette avait condamnés, des feuilles mortes qui n'étaient tombées d'aucun arbre, des pétales épars dans le ciel comme si le soleil qu'on ne voyait pas avait, au lieu de rayons, répandu des fleurs. Puis des ombres de nuage, des ombres de feuillée, avec des feuillées et des nuages, sans qu'on pût savoir bien où commençait l'image de la réalité et celle de l'ombre. C'était enfin la vision de ce monde flottant, fuyant, inexprimable, que nous entrevoyons parfois en rêve et qu'Aube avait habité.
Elle regarda ses dessins dont les contours vagues donnaient une impression de morne infini, et d'un air doux, d'une voix basse et distincte, elle dit comme Gillette le lui avait recommandé: Je veux, je veux!…
Elle se recueillit comme si elle attendait l'effet d'une incantation. Le sapin seul répondit par sa mélopée frémissante.
Alors Aube prit ses dessins et commença à les déchirer. Elle les déchira tous en petits morceaux qui s'éparpillèrent au loin, s'en allèrent fleurir de pétales fantastiques les ronces de la chapelle et jusqu'aux branches du sapin. Le vent qui les soulevait, qui les emportait irrévocablement, était peut-être le même que celui qui avait touché Auberte. C'était un souffle vif et ranimant qui la secouait, l'enveloppait, qui la faisait souffrir, mais elle serait morte maintenant de ne plus le respirer.