— Laurent est-il rentré? demanda Auberte.

— Non, répondit Mme de Menaudru, il ne reviendra pas ce soir.

Et comme Auberte se dirigeait vers la terrasse:

— Vous sortez encore, Aube? dit la mère. Que ferez-vous?

— Je… je dessinerai, je pense, fit la jeune fille en étendant sa main nonchalante vers un carton à dessin aux rubans soigneusement noués. Viendrez-vous avec moi, maman?

— Non, pas aujourd'hui: votre père peut m'appeler.

Ce n'était jamais aujourd'hui que Mme de Menaudru pouvait sortir avec Auberte. La jeune fille prit son carton à dessin et s'en alla seule, avec une aisance résignée et calme, qui témoignait d'une longue habitude.

La petite scène qui venait de se passer se renouvelait à peu près tous les jours; la mère et la fille avaient échangé cent fois déjà les paroles qu'elles venaient de se dire, et sur le même ton affectueux, désintéressé, un peu assoupi. Mais Auberte avait senti quelque chose d'inusité dans la manière d'être de sa mère, un imperceptible trouble qui, chez cette nature bonne et détachée, pouvait passer pour un indice de mécontentement ou de malaise. Auberte pensa que son père avait, peut-être, une crise de spleen plus accentuée que de coutume et, quoiqu'elle dût en subir le contre-coup, elle ne songea pas plus à s'en irriter que d'une variation inopportune de la température.

Le salon donnait de plain-pied sur la terrasse dont les minuscules parterres, en forme de coeurs, de losanges, de trèfles à quatre feuilles, de croix grecques, étaient remplis de verveines, de balsamines et de pensées, et séparés par de petites allées aux cailloux ronds.

Une antique balustrade de pierre entourait cette terrasse, d'où l'on descendait par une suite de marches très larges sur une grande pelouse.