Alors, écoutant jusqu'à ce que les pieds armés eussent cessé de retentir, la pale Reine se leva, et dans son angoisse elle trouva la fenêtre: «Si je pouvais, pensait-elle, seulement voir sa figure sans moi-même en être vue.»Il monta à cheval à la porte; rangées autour de lui, les nonnes attristées tenaient chacune un flambeau, et il leur donnait des ordres concernant la Reine pour la garder et la nourrir le reste de ses jours. Pendant qu'il leur parlait, la visière de son heaume était baissée. Au-dessus s'élevait, en cimier, le dragon d'or de Bretagne, de sorte qu'elle ne vit point le visage d'Arthur qui semblait alors celui d'un ange; mais elle vit, mouillé par le brouillard et miroitant aux lumières, flamboyer le dragon du grand Pendragon et répandre dans la nuit une vapeur de feu. A ce moment même, il se retourna; et de plus en plus la lueur blafarde de la lune roulant autour du Roi qui, au milieu d'elle, ressemblait au fantôme d'un géant, l'enveloppa pli par pli, et répandit sur lui une teinte de plus en plus grise, jusqu'à ce que lui-même il devînt comme le brouillard, allant comme un spectre à sa destinée.

Alors elle étendit les bras, et s'écria avec force: «O Arthur!» Tout d'un coup sa voix se brisa; puis, comme un ruisseau qui, jaillissant d'une montagne escarpée, tombe dans l'espace, mais, se réunissant à la base, se reforme et s'élance en suivant le vallon, et elle laissa éclater sa passion.

«Parti, mon seigneur!... parti, obligé, par mon péché, à tuer et à être tué! Il m'a pardonnée, et je n'ai pu parler. Adieu! j'aurais répondu à son adieu. Sa miséricorde m'étouffait. Il est parti, le Roi mon époux, mon légitime seigneur, comment osai-je l'appeler mon époux? L'ombre d'un autre s'attache à moi et me souille: lui, le Roi, m'a bien appelée polluée. Me tuerai-je? A quoi bon? Je ne puis tuer mon péché, si l'âme est âme; je ne puis non plus tuer ma honte, ni l'éteindre à force de vivre. Les jours deviendront des semaines, les semaines des mois, les mois s'ajouteront les uns aux autres et feront des années, les années s'aggloméreront en siècles, et mon nom sera toujours un terme de mépris. Je ne puis vivre en face de ce déshonneur. Que le monde existe, ce n'est que le monde. Quoi de plus? Quelle espérance? Je crois qu'il y on avait une, à moins qu'il m'ait raillé en parlant d'espoir. Il l'appelait son espérance: mais il ne raille jamais, car la raillerie est la fumée des petits cœurs; et béni soit le Roi qui a pardonné mon crime envers lui, et m'a laissé espérer dans mon cœur que je puis racheter mon péché et redevenir ensuite sa compagne dans les cieux devant le trône élevé de Dieu. Ah! grand et noble seigneur, qui est au milieu de tes chevaliers, comme est la conscience d'un saint parmi ses sens agités, toi vers lequel mon perfide et voluptueux orgueil, qui puisait si aisément toutes ses impressions en bas, ne voulait point lever les yeux, ou dédaignait à demi la hauteur à laquelle je ne voulais ou ne pouvais monter; je crus que je ne pourrais respirer dans cette atmosphère éthérée cette pure sévérité de parfaite lumière... J'avais besoin de chaleur et de couleur, et les trouvai dans Lancelot... Maintenant je te vois tel que tu est: tu est à la fois l'être le plus élevé et le plus humain comme ne le saurait être ni Lancelot ni tout autre. N'y aurait-il personne pour dire au Roi que je l'aime, quoique si tard? maintenant... avant qu'il ne parte pour la grande bataille? personne: c'est à moi à le lui dire dans cette vie plus pure; aujourd'hui ce serait trop téméraire. Ah! mon Dieu, que n'aurais-je point fait de ce bel univers si je n'eusse aimé que ta plus noble créature ici-bas? C'était mon devoir, et sûrement mon avantage, d'aimer la perfection, si je l'eusse connue, comme c'eût été mon plaisir, si elle se fût offerte à mes regards. Nous devons aimer la perfection lorsque nous la rencontrons, et non Lancelot ni aucun autre.»

Ici sa main saisie par une autre main lui fit baisser les yeux; elle regarda, vit la novice en pleurs, suppliante, et lui dit: «En vérité, enfant, ne suis-je point pardonnée?» Levant ensuite les yeux, elle se vit entourée des saintes nonnes toutes en larmes: son cœur alors se détendit, elle pleura avec elles et parla en ces termes:

«Vous me connaissez donc enfin, vous connaissez cette femme perverse qui a fait échec au vaste dessein et au projet du Roi. Oh! saintes filles, fermez sur moi les portes étroites du cloître, que je n'entende point crier anathème contre moi. Je ne dois point me mépriser, car il m'aime encore; on ne saurait imaginer le contraire. Laissez-moi donc, si je ne vous fais point horreur, si vous n'avez pas de répugnance à m'appeler votre soeur, demeurer avec vous, me vêtir de noir et de blanc, comme vous, être religieuse, prendre part à vos jeûnes, sans partager vos fêtes: me mêler à vos chagrins, sans m'affliger de vos joies, mais sans m'en réjouir; m'associer à vos cérémonies, prier et être l'objet de vos prières; m'agenouiller devant vos autels, remplir les plus bas offices de votre sainte maison, me promener dans votre sombre cloître et distribuer des consolations aux pauvres malades, plus riches et plus sains que moi aux yeux de Celui qui nous a rachetés; panser leur plaies repoussantes, guérir les miennes, et user ainsi, dans la pratique de l'aumône et de la prière, la fin tragique de ce jour voluptueux qui a consommé la ruine de mon seigneur le Roi.»

Elle dit. Les nonnes la prirent avec elles; et Genièvre, toujours espérant, mais se demandant avec crainte «serait-il trop tard,»demeura au couvent jusqu'au moment où l'abbesse mourut. Alors, en raison de ses bonnes actions et de la pureté de sa vie, de son talent d'administration et pareillement à cause du rang élevé qu'elle avait occupé, elle fut choisie pour abbesse. Abbesse, elle vécut trois rapides années, et comme abbesse elle passa là où la paix n'est troublée que par des chants pieux.

FIN DE GENIÈVRE

Liste des illustrations

[Pl. 1]: Et encore le soir, devant son cheval, le cercle voltigeant des fées tournoyait et se dispersait.

[Pl. 2]: Là, ils se donnèrent un baiser et se séparèrent en larmes.