«Alors fut trouvé un enfant nu sur les sables du sombre Dundagil, à côté de la mer de Cornouailles. C'était Arthur.»


«—En vérité, dit la petite novice, je prie pour tous les deux; mais je pourrais plutôt croire que les manières de messire Lancelot furent aussi nobles que celles du Roi, que de me faire à l'idée, douce dame, à voir vos manières telles qu'elles sont, que vous êtes la Reine coupable.»

En parlant ainsi, pareille à d'autres parleurs, l'enfant blessait qui elle eût voulu guérir, et faisait du mal là où elle eût voulu apporter remède; car ici une explosion de courroux mit en feu la pâle figure de la Reine, qui s'écria: «Telle que tu es, puisses-tu n'être jamais l'une des religieuses de céans, oui, jamais! toi, leur instrument mis en jeu pour me tourmenter, nie bafouer, me harceler, petit espion, traîtresse.» Quand Genièvre eut ainsi fait éclater sa colère comme une tempête, la novice effarée se leva blanche comme son voile, et resta immobile devant la Reine, tremblante comme l'écume au bord de la mer, en face du vent, prête à se disperser; et quand la Reine eut ajouté: «Sors d'ici,» elle s'enfuit épouvantée. Laissée seule, Genièvre se prit à soupirer, et commença à reprendre courage en se disant: «L'enfant sans détour et craintive n'avait aucune arrière-pensée, c'est ma conscience, trop timorée et plus simple qu'un enfant, qui s'est trahie; mais, ô ciel! viens à mon aide, car sûrement je me repens. Qu'est-ce donc que le vrai repentir s'il n'est dans la pensée... quand il ne faudrait, pas même dans la pensée la plus intime, rêver encore au péché qui nous a rendu le passé si agréable? et j'ai juré de ne jamais le revoir, jamais le revoir.»

Même en disant cela, sa mémoire, suivant une vieille habitude de l'esprit, se reportait involontairement aux jours dorés où elle vit Lancelot pour la première fois, quand il arriva comme ambassadeur, précédé de la réputation du meilleur chevalier et du plus beau des hommes, pour la conduire à Arthur, son époux, auquel il ramena en effet; et là, loin des yeux de leurs suites, emportés par le charme de la conversation qui roulait sur l'amour, la chasse, les tournois et autres plaisirs (c'était le temps de mai et l'on ne songeait pas encore à mal), ils s'égarèrent sous des bosquets qui semblaient un paradis de fleurs, sur des tapis de jacinthes tels qu'on eût dit que les vieux étaient descendus sur la terre. Ils allaient ainsi de colline en colline, et chaque jour voyait à midi, dans quelque délicieuse vallée, dresser par des courriers partis d'avance, les pavillons de soie du Roi Arthur, pour un léger repas ou pour la sieste; et ils avançaient toujours, et toujours le soir, au coucher du soleil, ils voyaient le grand étendard du dragon, qui surmontait le pavillon de cérémonie du Roi, briller sur les bords du torrent écumeux ou de la fontaine silencieuse.

Mais quand la Reine, plongée dans cette extase et remontant le passé sans se l'avouer, en vint au moment où elle vit le Roi, pour la première fois, venir à sa rencontre hors de la ville, tandis qu'elle soupirait de regret de voir son voyage terminé, qu'elle jetait les yeux sur Arthur et pensait qu'il était froid, hautain, réservé et sans passion, «non pas comme mon Lancelot,» disait-elle; pendant qu'elle rêvait ainsi et redevenait à moitié coupable en pensée, un guerrier armé arriva à la porte du monastère. Un murmure circula dans le couvent, puis un cri soudain: «Le Roi!»Genièvre s'assit comme engourdie, l'oreille tendue; mais quand les pieds armés d'éperons s'avançant retentirent dans la longue galerie depuis les portes extérieures, elle se pencha hors de son siège, tomba et rampa la face contre terre. Là, avec ses bras blancs comme la neige et son épaisse chevelure, elle déroba sa figure à la vue du Roi, et, dans l'obscurité, elle entendit les pieds armés s'arrêter à côté d'elle. Vint ensuite le silence; puis une voix se fit entendre, monotone et caverneuse comme celle d'un fantôme qui prononce un jugement. C'était celle du Roi, quoique changée.


Ils s'égarèrent sous des bosquets qui semblaient un paradis de fleur.