Acepsemas qui, selon Théodoret, fut un homme au-dessus de tous les éloges, se tint pendant soixante ans dans une cellule sans voir personne et sans parler à qui que ce soit.
Le même Théodoret rapporte qu'un moine, appelé Baradatus, imagina pour son habitation une espèce de cage, formée d'un treillage si peu serré qu'il pût demeurer exposé aux injures de l'air, et si basse qu'il ne pouvait pas s'y tenir debout, de manière qu'il était obligé de rester toujours courbé. Un autre moine, nommé Thalalcus, qui était d'une taille fort grande, s'enferma dans une autre cage si étroite et si basse qu'il était forcé d'avoir continuellement la tête entre ses genoux; il avait été dix ans dans cette posture lorsque Théodoret le vit.
Le même auteur nous dit que Saint Siméon Stylite, très-grand personnage, qui faisait des miracles sans nombre, qui guérissait les malades, qui procurait des enfans aux femmes stériles, et qui avait converti des milliers de payens au christianisme, s'était accoutumé à s'abstenir totalement de nourriture pendant quarante jours consécutifs, à l'exemple d'Élie et de Jésus-Christ. Au tems où Théodoret écrivait, il y avait déjà vingt-huit ans qu'il observait ce jeune rigoureux chaque année; durant les premiers jours il se tenait debout, et lorsque faute de nourriture il ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes il s'asseyait, et à la fin il était forcé de se coucher, étant réduit à un épuisement total: il se tenait sans cesse au haut d'une colonne, dont la circonférence était à peine de trois pieds, et après avoir passé bien des années dans cette posture semblable à une statue sur son piédestal, il finit par monter sur une colonne de trente-six coudées, sur laquelle il vécut durant trente ans.
Joignez à tous ces exemples ceux que le même Théodoret rapporte des solitaires et des moines d'Egypte et des pays voisins: les uns se nourrissaient de charognes, afin de n'éprouver aucun plaisir en mangeant; d'autres s'accoutumaient à passer toute la nuit en prières; d'autres marchaient pieds nuds sur des épines, pour se rappeller les tourmens que Jésus-Christ avait soufferts de la part des cloux qui lui avaient percé les pieds et les mains; d'autres enfin passaient des nuits entières les bras étendus pour imiter la posture de Jésus-Christ.
Enfin de nos jours encore l'on rencontre dans les pays catholiques romains un grand nombre de couvens des deux sexes qui renferment de pieux frénétiques, ingénieux à se tourmenter eux-mêmes, et qui font à la divinité l'outrage de penser qu'ils lui plaisent et qu'ils entrent dans ses vues en s'infligeant à eux-mêmes des jeûnes, des macérations, des supplices rigoureux; ce qui ne prouve rien, sinon que ces dévots extravagans se sont fait des idées atroces de la divinité qu'ils adorent, et que d'un autre côté ils supposent remplie de bonté[14].
[ [14] Les moines appellés Chartreux, ne mangent jamais de viande et sont condamnés à un silence perpétuel. Les moines de l'abbaye de la Trappe sont renommés en France par leurs extravagantes austérités, qui vont au point, dit-on, qu'ils peuvent rarement les soutenir pendant deux ou trois ans. Les Capucins sont habillés d'une étoffe grossière et se distinguent par leur malpropreté. Mais les pauvres religieuses surtout, condamnées à une captivité perpétuelle, paraissent être de très malheureuses créatures quand la ferveur de l'imagination cesse de les soutenir.
[SECTION IV.]
Cruauté des sacrifices sanglans. Des sacrifices humains.
Nous venons de parler des cruautés que la piété religieuse a déterminé les hommes à exercer contre eux-mêmes; examinons maintenant celles qu'ils ont exercées sur d'autres créatures et sur les êtres de leur propre espèce.
Les sacrifices sanglans ont fait de fort bonne heure et pendant très long-tems partie du culte divin chez presque tous les peuples du monde; ils nous fournissent une preuve indubitable de la cruauté des hommes; en effet c'est visiblement à cette disposition fâcheuse que ces sacrifices expiatoires ont dû leur origine. Il est vrai qu'en voyant l'antiquité et l'universalité de cet usage répandu chez presque toutes les nations, quelques personnes se sont imaginé que c'était une preuve que ces sacrifices étaient d'institution divine; cependant ceux qui sont de cette opinion devraient se souvenir que l'idolâtrie a été encore plus universellement reçue que ces sacrifices, qu'elle n'est pas moins ancienne qu'eux, et qu'aucun chrétien n'en conclura que l'idolâtrie ait pu être d'institution divine. Le fait est que les hommes étant cruels et superstitieux, et que leurs prêtres étant toujours prêts à tirer parti des vices, des faiblesses, des passions du genre humain, pour les faire tourner au profit du sacerdoce, il ne faut point chercher ailleurs que dans ces vices et dans la superstition, qui s'est montrée sous des formes très diverses dans les différens pays, les causes auxquelles l'on peut attribuer l'universalité de ces sacrifices. Comme les hommes sont communément vindicatifs, cruels, altérés de sang, ils ont imaginé que leurs dieux étaient dans les mêmes dispositions. Il est difficile de décider si c'est l'extravagance ou la cruauté qui l'ont emporté dans l'institution de ces pratiques absurdes et barbares: en effet quoi de plus insensé que d'imaginer qu'en égorgeant un tendre agneau on pouvait expier les crimes d'un homme méchant! N'est-ce pas une cruauté révoltante que de répandre ainsi du sang sans aucune nécessité?