«Le siècle, dit Michelet, demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le temps, partît de l'écart absolu, qui surtout allât droit à la question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus qu'usée.»

Notez que le catholicisme expirant se signalait encore par d'horribles exploits; que la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades, les missions bottées, la persécution des jansénistes venaient de dépeupler le centre de la France, de ruiner l'industrie; qu'en 1721 (l'année des Lettres persanes) l'inquisition brûlait à Grenade neuf hommes et onze femmes; que, vers le même temps, les protestants de Thorn périssaient torturés «dans des supplices exquis;» que les parlements de Paris, de Rouen, de Bordeaux, tenaillaient et brûlaient les libertins, libres penseurs du temps; que le Château-Trompette, où l'on ne pouvait se tenir ni debout ni couché, n'avait rien à envier aux effrayants in pace de l'inquisition.

Qui donc proclamera l'iniquité de l'intolérance, l'inanité des menues pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique, l'influence néfaste du célibat ecclésiastique, l'inévitable fin du catholicisme; la supériorité des gouvernements doux, des châtiments gradués et modérés, sur les rigueurs pénales et les fantaisies du despotisme; de la république sur la monarchie? quel homme osera, en face et au-dessus de l'arbitraire religieux et politique, établir les principes du droit des gens, subordonner à l'équité les coutumes et les lois, soumettre à la justice les princes, les magistrats, les prêtres, Dieu lui-même, «s'il y a un Dieu» (LXXXIV)?

Ce sera, contraste piquant, un homme né et nourri dans un «milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer», où la routine réactionnaire est une religion, où la cruauté froide, indifférente, machinale est une seconde nature, où l'infatuation est une monomanie. Une fatalité de famille condamnait Montesquieu à la magistrature. Affublé à vingt-cinq ans d'une perruque de conseiller, coiffé à vingt-sept ans d'un bonnet de président à mortier, il semblait «calfeutré au foyer» dès vingt-six ans par un mariage fort calme et l'éducation de trois enfants. Il n'avait «guère plus de trente ans quand son petit roman esquissa déjà le Credo de 89.» Le prisonnier de la robe s'était émancipé; cette robe, qu'il porta douze ans (1714-1726), «dont il n'osait s'arracher» couvrait «un merveilleux fonds de haine» pour l'atroce passé dont elle le faisait complice. «Son esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais s'étendit en dessous de tous côtés,» étudiant les sociétés, les lois qui président au développement des nations, l'éclosion lente mais sûre de la justice, idéal qui se dégage des mœurs passagères et changeantes. Dans le recueillement d'une quasi-captivité, ou parmi les distractions ordinaires d'une vie calme et mondaine, en allant de son hôtel au parlement, du parlement à son hôtel, parfois à Paris, il aiguisait et fourbissait l'arme qui allait «décapiter un monde,» ses petites phrases pimpantes et sèches, si fortes dans leur dédaigneuse concision, mesurées et audacieuses.

Mais comment relier tant de pensées éparses sur des sujets si vastes, réduire en un livre le sommaire d'une bibliothèque critique, et en un livre attrayant, se faire lire et accepter? On était «dans un moment singulier d'inattention où personne n'avait envie de regarder. Ecrit au plus fort du système, le livre est publié dans la débâcle: la terreur du visa, quand chacun se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s'emparer du public? Le petit roman fit cela.»

Il est probable que, dès 1718, Montesquieu s'était arrêté à l'idée de lettres écrites par des Orientaux voyageant en Europe. Déjà Charles Rivière du Fresny, dans ses Amusements sérieux et comiques, Amsterdam, 1705, avait promené un Siamois à Paris. C'était un artifice ingénieux et simple. Les mœurs de l'Orient, matière à comparaison et à contraste, étaient suffisamment connues par les Mille et une nuits, par les récits de Chardin et de Tavernier, par les Mémoires du serrail de Mme de Villedieu (Catherine des Jardins, femme galante morte en 1683). L'auteur causait de son projet avec ses amis, leur en communiquait des fragments, profitait de leurs conseils, rédigeait d'après leurs indications plaisantes ou sérieuses des épisodes et des réflexions, esquissait des caractères.

A en croire une note manuscrite au verso du feuillet de garde de l'édition 1758 (Amsterdam et Leipsik, Arkstée et Merkus, trois volumes in-4), la première des Œuvres complètes (Arsenal, 20 911 B.), «deux personnes ont travaillé avec M. le président Montesquieu aux Lettres persannes: M. Bel, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui a fourni les articles badins, et M. Barbaud, président, qui a écrit les réflexions morales.» Ce dernier était secrétaire perpétuel de l'Académie de Bordeaux, à laquelle il légua sa maison et sa bibliothèque. Jean-Jacques Bel, membre de la même Académie, possédait une fort belle bibliothèque qu'il voulait rendre publique, en y attachant, à ses frais, deux bibliothécaires. On a de lui le Dictionnaire néologique (en collaboration avec Desfontaines), des lettres critiques sur la Mariamne de Voltaire, et une ironique apologie de Lamothe-Houdart. Il mourut à quarante-cinq ans (1738), d'un excès de travail, à Paris, où «il passoit la plupart de son temps.» Ces deux hommes étaient évidemment des lettrés, et il leur suffit, pour être sauvés de l'oubli, d'avoir touché aux Lettres persanes. Quant à leur part de collaboration, il semble qu'on soit fondé à la restreindre à un échange d'idées. Le style de Montesquieu est partout le même, d'une concision forte qui n'exclut ni l'afféterie, ni la sécheresse. Et dans son premier ouvrage se retrouvent en germe aussi bien la curiosité galante du Temple de Gnide, que la gravité quelque peu impérieuse de l'Esprit des lois et de la Grandeur et décadence des Romains, avec un charme de plus, l'expansive mobilité de la jeunesse et le mélange contrasté des sujets et des tons.

Une occasion se présenta, Montesquieu la saisit.

«L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721), avec tout son monde équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail? Et qu'est-ce donc que la vie du sérail? Vous le voulez... Eh! bien, apprenez-le. Le nouveau livre vous le dira. Dès le commencement, cinq ou six lettres vous saisissent par cette curiosité d'être confident du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret. Avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre. Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. A cent lieues du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et jalousie. Ces disputes ne troublent guère les sens. Le tout est une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle tient la femme; même la polygamie chrétienne (quoiqu'on en plaisante parfois comme d'une chose qui est dans les mœurs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur l'homme à bonnes fortunes (XLVIII). C'est un coup de théâtre de voir comme, après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte sur un pic d'où l'on voit toute la terre,» la marche inéluctable des sociétés humaines vers le droit, vers la libre pensée, vers la république. «Le régent rit et tout le monde. Et qui sait? les évêques, tous les pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc., et la France entière rit, et l'Europe. C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire.»

La vogue tout d'abord fut grande. Il parut en 1721 trois éditions au moins des Lettres persanes, deux chez Brunel, Amsterdam, une à Cologne chez Pierre Marteau (voir la bibliographie à la fin du tome II), toutes fidèles au texte publié chez Brunel par les soins du secrétaire de Montesquieu.