»L'empereur François, jusqu'à ce qu'il ait subi l'influence de Metternich, a laissé continuer, par l'indolence et l'incapacité qui lui sont propres, les errements qu'il a trouvés établis. Ce prince a reçu de la nature un esprit de ruse et de finesse, partage des esprits faibles et ignorants. Il est ennemi des lumières et de tout progrès, et cache sous une bonhomie apparente un orgueil excessif; il a une antipathie d'instinct contre toute idée libérale. Ce souverain, rencontrant dans Metternich un esprit qui sympathisait avec le sien, a goûté sa manière de faire et ses agissements, comme si le germe en eût reposé en lui, à son insu, et eût attendu, pour éclore, un homme qui le lui révélât et lui en apprît l'emploi; il s'y est donc fortement attaché. Intrigant politique de premier ordre, Metternich n'eut guère de rival dans les ruses de la diplomatie. Il brillait dans les cercles et avait le talent de s'en rendre l'arbitre par la grâce, l'aisance et les ressources de son esprit. Son tact était merveilleux pour pénétrer les principaux personnages d'une Cour ou d'un Cabinet, capter leur faveur et les faire servir à l'accomplissement de ses desseins. Il mettait une adresse singulière dans le choix de ses instruments, et savait s'entourer d'une troupe de gens dévoués dont il enveloppait, comme d'un filet, les capitales de l'Europe. En Espagne, en Portugal, en Italie, en France, il devint l'ami de l'aristocratie et du haut clergé; en Turquie l'ami du Sultan. Mais où la ruse et l'intrigue demeuraient insuffisantes, là s'arrêtaient sa capacité et son pouvoir. L'événement a prouvé la faiblesse de ses vues et l'égoïsme sans profondeur de ses conceptions. Il a perdu tous ceux auxquels il s'est attaché. Il a même fini par regretter la chute de Napoléon! La politique qu'il a fait adopter à l'Autriche en 1813 est sa condamnation, car le sort de l'Europe était alors dans ses mains. Cette puissance était, à cette époque, l'arbitre de la paix; elle pouvait la dicter également à la Russie et à la Prusse, auxquelles le début de la campagne avait été si défavorable, comme à la France qui lui en aurait su gré. Sous la main haineuse et vénale du ministre autrichien est tombé celui qui avait reconstruit en Europe l'édifice de la haute royauté, raffermi les princes sur leurs trônes, le médiateur puissant entre les peuples et les rois. Metternich, à la remorque de l'Angleterre et de la Russie, leur a vendu l'Europe et l'Autriche. Soutenu par un prince entêté et aveugle, sur le présent comme sur l'avenir, il est devenu le Richelieu de l'Allemagne à la cruauté près. Il a façonné à la corruption la jeune noblesse des premières maisons de la monarchie des Habsbourg, et c'est parmi elles qu'il a choisi ses espions. Des trois cents familles environ qui composaient l'oligarchie autrichienne, cent cinquante, domestiquées par Metternich, rampent présentement à la Cour. Au premier rang de ceux qu'il a dressés à la servitude sont les Liechtenstein, les Schwarzenberg, les Esterhazy, les Lobkowitz, etc.

L'impulsion des esprits vers l'émancipation n'est pas favorable à la résurrection d'une semblable oligarchie, et s'oppose à ce qu'elle ressaisisse son ancienne prépondérance. On peut la considérer maintenant comme détruite.»

Cette digression destinée à mettre en lumière le caractère de l'empereur François, et surtout celui de son célèbre premier ministre, nous a entraîné trop loin de notre sujet; il est temps de revenir à l'impératrice Marie-Louise.

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CHAPITRE III

Marie-Louise laissée dans l'ignorance des événements survenus à Paris depuis l'abdication de Napoléon.—Mauvais conseils qui lui sont donnés dans son entourage, d'après les témoignages de Rovigo et de Mme Durand.—Bon mouvement de l'impératrice à Blois.—Jugement de Napoléon sur elle.

Il n'entre pas dans le plan de ce travail de décrire les douloureuses péripéties qui précédèrent ou qui suivirent le départ précipité de Marie-Louise le 29 mars 1814 quand il lui fallut quitter Paris, ni de retracer le tableau du jeune et infortuné roi de Rome se refusant, avec cris de douleur et avec larmes, à quitter le palais où il était né. La plupart de ces faits sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en rééditer les détails. Le spectacle de la Régente errant lamentablement de ville en ville, suivie de sa petite cour, après sa sortie de Paris, ne présenterait en effet qu'un triste et médiocre intérêt si des témoins autorisés n'avaient laissé, dans leurs Mémoires, d'intéressantes appréciations et de curieuses anecdotes sur un certain nombre de personnes formant l'entourage de Marie-Louise, réduite au rôle de fugitive.

L'Impératrice était arrivée à Blois, dès le commencement d'avril, et y séjourna pendant quelques jours pour se conformer aux instructions de l'empereur Napoléon. Écoutons parler la fidèle madame Durand qui n'avait pas quitté sa souveraine au cours de ce pénible voyage:

«On laissa ignorer à Marie-Louise, les premiers jours de son arrivée, tout ce qui s'était passé à Paris. Les arrêtés du Gouvernement provisoire, les décrets du Sénat lui étaient inconnus; on éloigna d'elle tous les journaux; jamais on ne lui parla des Bourbons; elle ne prévoyait donc encore d'autre malheur que la nécessité où serait Napoléon de faire la paix à telles conditions qu'on voudrait lui imposer.»