Pour compléter le tableau de l'intérieur de Marie-Louise à Schönbrunn, nous emprunterons à M. de Bausset un passage du chapitre III du troisième tome de ses Mémoires anecdotiques: «Très souvent, dit-il, l'empereur François ou l'un des archiducs venait déjeuner avec Marie-Louise, l'archiduc Charles et son frère Rodolphe plus fréquemment que les autres. L'étiquette se ressentait de l'heureux caractère de l'Impératrice et de la bienveillance facile de la maison d'Autriche: Mme de Brignole, M. de Menneval et moi, constamment admis à ces banquets de famille, n'étions assujettis ni le matin, ni le soir, au sérieux de l'uniforme, quel que fût le rang des personnages qui venaient augmenter le nombre des convives.»
Tout en avouant que Marie-Louise était toujours de l'avis de la dernière personne qui lui parlait, M. de Bausset fait un éloge pompeux de la princesse dont il était resté le grand maître, n'ayant pu obtenir de Louis XVIII—malgré ses instances—un poste de maréchal de la Cour du roi au palais des Tuileries[ [22]. Malgré le beau rôle que ce personnage a cherché à se donner dans ses Mémoires, pour faire bonne figure devant la postérité, il semble bien avéré qu'il fut un de ceux qui donnèrent à Marie-Louise des conseils perfides, destinés à nuire, dans l'esprit de cette princesse, à l'empereur Napoléon qu'il avait servi à genoux... M. Welschinger rappelle tout cela dans une note de la page 65 de son livre intitulé le Roi de Rome. Il y est dit notamment que Bausset avait conseillé à Marie-Louise de retourner en Autriche et de mettre fin «à une niaiserie sentimentale», en déliant «les nœuds d'une conjugalité» qu'il regardait comme expirée. Il comparait enfin Napoléon à Mahomet, disant que le premier avait eu un moment tout le bonheur du second, plus son audace et son charlatanisme!... Il faut reconnaître que la petite cour de l'impératrice Marie-Louise en Autriche comptait véritablement peu d'amis restés inébranlablement fidèles à l'Empereur déchu, qui les avait cependant comblés, pour la plupart, de ses bienfaits. On retrouve dans tous les temps et dans toutes les histoires ces lâchetés et ces défections. Ce sont les vilains côtés de l'humanité dont il est affligeant de contempler le spectacle toujours renaissant.
CHAPITRE V
Extraits de correspondances particulières se rapportant à Marie-Louise et rendant compte de sa situation d'esprit.—Mme de Montebello, MM. Corvisart et Caffarelli se séparent de l'Impératrice.—Projet de Marie-Louise d'aller prendre les eaux d'Aix en Savoie. La cour d'Autriche n'y est nullement favorable.—La reine Caroline de Naples, grand'mère de la femme de Napoléon.—Son portrait.—Bons conseils qu'elle donne à Marie-Louise.
La correspondance de mon grand-père avec sa femme, demeurée à Paris avec leurs enfants, se multipliait pendant cette période d'exil. Nous allons y puiser d'assez nombreux extraits qui jetteront quelque lumière sur la situation d'esprit de Marie-Louise et sur son caractère. Dans trois ou quatre lettres qui s'échelonnent du 25 au 31 mai les observations qui la concernent sont nombreuses. Mon grand-père s'y inquiète de ce qu'il appelle à plusieurs reprises sa facilité, ce qui veut dire, probablement, un excès de générosité et de crédulité. Il trouve que l'Impératrice se laisse trop aisément duper par des intrigants envers lesquels elle prend des engagements qu'elle doit être, par la suite, dans l'impossibilité de remplir et il ajoute qu'elle s'en cache de peur qu'on ne cherche à s'opposer à ces actes de munificence, en lui démontrant l'indignité de ceux qui en bénéficient. Il déplore l'éloignement obstiné de Marie-Louise pour tout ce qui est affaire: «Penser à ses intérêts, estime-t-elle, c'est manquer de noblesse; ne pas accueillir les aventuriers qui s'efforcent de s'attacher à elle: c'est manque de générosité.» Malgré le rôle ingrat qu'il croyait de son devoir d'assumer, mon grand-père ne réussit guère, paraît-il, à prémunir sa souveraine contre une façon de penser qu'elle considérait comme louable, et contre des tendances généreuses qui, par leur exagération même, n'étaient susceptibles de produire que des résultats déplorables. Une autre fois c'est à son aveuglement sur ce qui constitue son seul et véritable intérêt qu'il s'en prend, blâmant dans Marie-Louise une fatale disposition à écarter, de ses préoccupations, l'avenir comme une idée importune. Jugeant compromis l'avenir d'une princesse si peu sérieuse, mon grand-père en demeurait profondément affecté, regrettant le sacrifice inutile qu'il avait fait en s'attachant à ses pas. Mais bientôt après il se ressaisit et termine sa lettre par ces mots: «L'Impératrice est touchée de mon attachement. Elle me l'a dit les larmes aux yeux. Je ne la quitterai qu'à la dernière extrémité.»
Une autre des lettres de cette correspondance mérite d'être citée tout entière. Elle porte la date du 31 mai 1814:
De Schönbrunn: «Je n'augure rien de bon de ce qui va se passer ici pendant le mois de juin. Si ce n'était au reste le véritable attachement que je porte à l'Impératrice, cela me serait fort indifférent. Car, pour ce qu'on appelle intérêts, ils ne peuvent pas être plus nuls. Tu sais d'ailleurs que ce n'est pas dans cette vue que je l'ai suivie; je n'ai écouté que mon cœur, et n'ai jamais calculé ce qui fait le but de toutes les ambitions. Je ne m'en repentirai jamais, quoi qu'il puisse arriver, parce que ma conscience me suffit. On dit hautement ici que Sa Majesté est trop jeune pour la laisser se conduire elle-même. Il est probable qu'on m'attribue une partie de l'honneur de la conseiller; mais ce qui lui nuit le plus c'est la légèreté qu'elle a eue de confier ses affaires pécuniaires et les choses d'honneur à Bausset qui, malheureusement, jouit d'une assez mauvaise réputation, qui est bien connue ici, et qui rejaillit sur nous. Ajoute à cela la prochaine arrivée de M. de Cussy que bien tu connais, et tu peux juger si ce n'est pas beaucoup plus qu'il n'en faut pour nous perdre. En vérité tout cela me touche aux larmes, et je suis malheureux d'aimer si tendrement une princesse, digne à tant d'égards du plus profond dévouement.»
Quand Mme Durand, le respectable auteur des Mémoires dont nous avons plus d'une fois eu occasion d'invoquer le témoignage, parle des perfides conseillers de l'impératrice Marie-Louise et de son mauvais entourage, on peut à présent constater qu'elle donne une note juste, et qu'elle a fait preuve non seulement de perspicacité, mais surtout de véracité.
Le 30 mai 1814, jour de la signature à Paris du traité de paix entre la France et les Puissances alliées, le Journal de mon grand-père relate que l'impératrice Marie-Louise, après avoir été rendre visite à sa grand-mère la reine de Naples à l'occasion de la Saint-Ferdinand, patron du roi son mari, se rendit ensuite chez l'impératrice d'Autriche.