En prévision de son prochain départ pour Aix, Marie-Louise avait résolu de recommander aux soins du docteur Franck, célèbre médecin de Vienne, son fils qui devait rester en Autriche avec la comtesse de Montesquiou, sa fidèle et noble gouvernante, pendant l'absence de l'Impératrice sa mère. Mon grand-père dut se rendre chez le docteur Franck, pour s'entendre avec lui à ce sujet, et il fut convenu que le médecin viennois serait présenté à Sa Majesté le 27 juin. Le 24, après une visite au château d'Hetzendorf, chez sa grand'mère, Marie-Louise avait reçu à dîner l'archevêque de Vienne, qui avait béni son mariage par procuration en 1810, le prince Trauttmansdorf, grand maître de la Cour, le comte Trauttmansdorf son fils, grand écuyer, et le comte Chotek, ministre d'État et des Conférences. Le dimanche 26 juin grande réception à Schönbrunn chez l'impératrice Marie-Louise. Un grand nombre de notabilités de la Cour et beaucoup de membres de la famille impériale viennent prendre congé d'elle avant son départ pour les eaux. Le Journal de mon grand-père cite entre autres noms: le prince de Ligne, le grand chambellan comte Wrbna, le grand écuyer et ses quatre enfants, la maréchale de Bellegarde, la comtesse O'Donnell et ses sœurs, M. et Mme de Taffe, M. de Reigersberg, le comte Chotek, M. et Mme d'Althann, M. de Kaiserstein, le grand duc de Würtzbourg, les archiducs Reinier, Antoine, Rodolphe et Maximilien, l'archiduchesse Béatrix, l'archiduc François et la princesse de Sardaigne sa femme, etc.

Enfin le 29 juin, jour fixé pour son départ, Marie-Louise reçoit dans la journée sa grand'mère la reine Marie-Caroline, plusieurs de ses oncles, ses deux frères, leurs gouverneurs et le médecin de l'empereur François; à 6 heures du soir elle va prendre également congé de ses sœurs. Une indisposition assez sérieuse de Mme de Brignole fait un moment craindre à l'Impératrice d'être obligée de différer son départ. «Sa Majesté dîne à 7 heures et demie avec son fils et moi, ajoute mon grand-père, et voit pendant son dîner Mmes de Colloredo et Crenneville. A huit heures arrive sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, qui reste auprès de Sa Majesté jusqu'au moment où elle monte en voiture, c'est-à-dire jusque vers 10 heures et demie. L'impératrice d'Autriche m'exprime, d'une manière très gracieuse, son regret de ne pas m'avoir reçu chez elle, et le désir que je m'y présente à mon retour à Vienne. Marie-Louise promet à sa belle-mère d'y revenir après avoir pris deux saisons d'eaux.»

La femme de Napoléon quittait alors avec soulagement cette ville de Vienne où sa situation était fausse malgré les prévenances et les égards dont l'entourait sa famille. Le cœur inquiet, l'âme remplie d'amers souvenirs, elle avait soif de mouvement et de distractions, le besoin de s'étourdir et de chasser les pensées, souvent sombres, qui assiégeaient son esprit. Elle était revenue en Autriche comme elle en était partie quatre ans auparavant, déchue du haut rang que lui avait assigné pour un moment la politique changeante du Cabinet de Vienne, et leurrée de la jouissance d'une principauté que ce gouvernement devait lui faire acheter par les plus pénibles sacrifices. «Quand elle avait été destinée, dit mon grand-père, à devenir la compagne de l'empereur Napoléon, l'Empereur son père lui avait donné, en se séparant d'elle, les conseils d'un bon père de famille: Soyez bonne épouse, bonne mère, et rendez-vous agréable en tout à votre mari. La politique autrichienne avait sous-entendu: Tant qu'il sera puissant et heureux, et utile à notre maison!»

Tout avait bien changé depuis cette époque, et le proverbe est bien vrai quand il affirme que les absents ont toujours tort; le sort de Napoléon en fournira une nouvelle preuve. Cependant, au cours des cinq semaines que l'impératrice Marie-Louise venait de passer à Vienne, mon grand-père rapporte qu'elle y reçut plusieurs lettres de son époux, l'une par l'intermédiaire du général autrichien Köhler, à son retour de l'île d'Elbe où il avait accompagné l'Empereur en qualité de commissaire autrichien, les autres renfermées dans des lettres du général Bertrand[ [28]. L'Impératrice y répondit exactement paraît-il. Ces lettres du comte Bertrand contenaient quelques notions générales sur la situation de Napoléon à l'île d'Elbe, et sur les espérances qu'il paraissait conserver d'y revoir, dans un avenir rapproché, l'Impératrice et son fils. Combien cet espoir était vain!

Avant de continuer la relation du voyage de l'impératrice Marie-Louise, nous ne jugeons pas inutile d'ouvrir ici une parenthèse, pour insérer une lettre de mon grand-père à sa femme, lettre destinée à donner à celle-ci une idée du genre de vie mené par lui à Schönbrunn:

«Schönbrunn, le 18 juin 1814.

»Si tu veux savoir comment ma journée est arrangée, le voici: Je me lève à 6 ou 7 heures du matin, mais pas plus tard. Je lis un peu ou reçois quelqu'un. Je m'habille et descends à 9 heures chez l'Impératrice, où je passe une heure.

»A 11 heures et demie nous déjeunons, assez habituellement seuls, c'est-à-dire l'Impératrice, Mme Brignole, Bausset et moi. Après déjeuner, Sa Majesté reçoit quelquefois ses oncles ou des étrangers. Elle s'occupe chez elle ou passe quelques heures avec sa famille ou prend une leçon d'italien jusqu'à 5 heures qu'elle va se promener, si le temps le permet, ou à cheval, ou à pied ou en voiture; je l'accompagne ordinairement. A 7 heures, nous dînons. Presque toujours l'Impératrice invite deux ou trois personnes de Vienne. Après dîner nous jouons à la poule, et à 10 heures, Sa Majesté rentre chez elle. Après avoir causé, on continue à jouer une demi-heure ou une heure; puis nous allons nous coucher. Voilà une vie bien régulière et j'ajouterai bien monotone pour ce qui me regarde.»

Un peu plus tard, au cours des différentes promenades ou excursions de Marie-Louise en Suisse pendant le mois de juillet 1814, mon grand-père—dans sa correspondance avec ma grand'mère,—fera savoir à celle-ci «qu'il ne peut quitter sa Majesté d'un pas, et qu'il est obligé de l'accompagner et de lui donner le bras partout, Marie-Louise ayant la bonté de vouloir toujours le garder à ses côtés.»