. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«En Suisse, dit M. de Saint-Amand dans un ouvrage que nous avons cité déjà plusieurs fois, l'ancienne impératrice des Français est déjà beaucoup moins attachée à Napoléon qu'à Aix-en-Savoie. L'heure approche où, pour elle, il ne sera plus qu'un étranger.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Marie-Louise qui, d'abord, repoussait si loin d'elle la pensée de séjourner à Vienne en même temps que les souverains vainqueurs de son époux, s'habitue peu à peu à cette idée. Le comte Neipperg ne la quitte plus. Si elle entreprend avec tant de hardiesse dans les glaciers, dans les montagnes, des excursions fatigantes, pour ne pas dire dangereuses, c'est que le séducteur est auprès d'elle. Il lui fait de la musique. Lorsqu'elle chante, c'est lui qui est son accompagnateur au piano. C'est un chambellan assidu, dévoué, obséquieux, peut-être est-ce déjà... (quelque chose de plus?) Il va devenir un factotum, un homme indispensable. C'est lui qui se vantera de résoudre toutes les difficultés, d'aplanir tous les obstacles, et de faire entrer Marie-Louise dans ce duché de Parme qu'elle regarde comme une terre promise. Agent et confident du prince Metternich, il poursuit avec autant de ténacité que d'adresse l'œuvre qui lui est confiée...»

En attendant à Berne le retour de Marie-Louise, mon grand-père promenait—comme il le dit—son désœuvrement dans les riantes campagnes qui entourent la ville en compagnie de M. de Bausset et de M. de Cussy, peu soucieux d'escalader les montagnes alpestres et de côtoyer leurs précipices, surtout M. de Bausset dont la pesanteur corporelle et la rotondité étaient proverbiales. M. de Cussy servit même, avec mon grand-père, de témoin, à Berne, au mariage du docteur Héreau, médecin de l'Impératrice, avec Mlle Rabusson, une des dames lectrices qui l'avaient accompagnée quand Marie-Louise avait quitté la France. L'attitude prise plus tard par cette madame Héreau, à Schönbrunn, semble nous autoriser à supposer qu'elle y devint l'alliée, sinon la complice du général Neipperg, et comme un trait-d'union entre Marie-Louise et ce personnage.

Le 20 septembre, jour où l'Impératrice devait revenir de son excursion dans les glaciers, mon grand-père—impatient de la retrouver—se rendit à sa rencontre jusqu'à Thoun. L'Impératrice, enchantée de son voyage, vint chercher son fidèle secrétaire chez Mme de Brignole où il était descendu. Elle lui parla longuement des entraves qui s'opposaient à son établissement à Parme et du vif regret qu'elle éprouvait d'être obligée de retourner à Vienne, où sa position serait si équivoque pendant la durée du Congrès. «Je lui parlai de l'Empereur, dit mon grand-père, elle me répondit qu'elle n'en avait pas reçu de nouvelles depuis l'arrivée du colonel Hurault, et qu'elle n'avait pu répondre au désir qu'il lui avait exprimé d'aller le joindre à l'île d'Elbe, sans en avoir prévenu son père, dont je devais connaître les intentions par la lettre de M. de Metternich qu'elle m'avait communiquée.» C'était une défaite polie que cette réponse évasive; elle devait avoir été suggérée à Marie-Louise par le général Neipperg, et mon grand-père qui s'y attendait ne s'y trompa point. Nous sommes fondé à penser que—dès cette époque—l'impératrice Marie-Louise avait renoncé définitivement à toute idée de rapprochement effectif avec l'empereur Napoléon.

En arrivant à Berne le 12 septembre, avant le retour de l'Impératrice de son excursion dans l'Oberland, mon grand-père raconte, dans une lettre adressée à sa femme datée du même jour, que Marie-Louise avait laissé pour lui, à Berne, un mot écrit de sa main auquel elle avait joint l'itinéraire de ce voyage. «Elle me proposait, dit-il, de venir la retrouver dans le cas où cela me plairait et en voulant faire ce qui m'arrangerait le mieux. Tu penses sans doute que je vais partir, mais je t'avouerai que je n'y suis nullement disposé. T'en dire les raisons, cela serait trop long et trop difficile à expliquer dans une lettre qui sera soumise à l'inquisition, et dont chaque mot serait interprété de travers. Sa Majesté n'a pas un Français à sa suite. Elle a laissé Bausset et Cussy à Berne. Si elle eut voulu m'avoir avec elle, elle m'aurait attendu, car elle avait le projet de se reposer un jour à Berne. Du reste des protestations d'amitié, des louanges à tout le monde à propos de mon retour auprès d'elle, accompagnées d'éloges qui véritablement me confondent.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il est difficile, croyons-nous, après lecture de ce fragment de lettre, de ne pas se rendre compte de la transformation déjà si frappante qui venait de se produire, en l'espace de quelques semaines, dans le cœur et les dispositions de l'impératrice Marie-Louise. La présence auprès d'elle de l'homme dévoué qui ne lui avait jamais donné que de bons conseils, et dont l'éloignement momentané lui avait semblé si difficile à supporter, ne pouvait que gêner maintenant l'épouse oublieuse de son rang et de ses devoirs; l'absence de mon grand-père, et de toute contrainte, devenait à présent pour elle au contraire un soulagement. Marie-Louise en était réduite, dorénavant, à se cacher de lui tout en le couvrant de fleurs.

L'Impératrice redoublait d'attentions et de bons procédés pour son fidèle serviteur, comme pour se faire pardonner la peine que la ligne de conduite si funeste qu'elle venait d'adopter ne pouvait manquer de causer à ce dernier. Pour en fournir un nouveau témoignage nous citerons encore l'extrait suivant d'une lettre du 20 septembre que ma grand'mère recevait de son mari:

«J'arrive de Thoun, ma bonne Virginie. J'y ai trouvé l'Impératrice dans un état de santé parfait, engraissée et vermeille, heureuse de son voyage qui a été des plus pénibles, au dire de tous ceux qui l'accompagnaient, mais qu'elle n'a pas trouvé fatigant. M'ayant vu arriver avec M. de Cussy, elle m'est venue chercher chez Mme de Brignole où on lui avait dit que j'étais. Elle m'a emmené chez elle, m'a dit les choses les plus aimables et les plus affectueuses, enfin a été charmante pour moi. Elle m'a entretenu pendant près de deux heures de ses affaires, m'a parlé de toi, de la part qu'elle prenait à ton chagrin, de la reconnaissance qu'elle en conserverait, du désir qu'elle avait de te posséder auprès d'elle, et de faire de toi une de ses meilleures amies...»

A moitié sincères à moitié flatteusement exagérées, ces protestations véhémentes d'attachement de la part de Marie-Louise masquaient le dessein d'endormir la clairvoyante vigilance de son interlocuteur, en l'amenant à fermer les yeux sur la conduite si peu digne et si blâmable de sa souveraine. Elle se montra si affectueuse, si gracieusement aimable qu'elle y réussit, momentanément, en partie; mais ce ne fut pas pour longtemps ainsi que la suite de notre récit le fera comprendre au lecteur.