«Il me dit en riant, racontent les Mémoires précités, qu'il avait carte blanche pour enlever l'Impératrice, en la faisant déguiser, s'il le fallait, sous des habits d'homme, sans s'inquiéter de ses mièvreries. Il ajouta plusieurs assertions sur le ton de raillerie spirituelle qui lui est familier, et qui me prouvèrent ce que j'étais déjà disposé à croire, que ce projet d'enlèvement était plutôt une idée plaisante de sa part, que le but d'une mission qui lui aurait été donnée. Il s'étonnait de la confiance subite qu'on avait semblé lui montrer à Paris, à lui qui, jusque-là, avait été exilé et poursuivi. Je m'en étonnais bien davantage, pensant qu'il venait beaucoup plutôt, à Vienne, pour faire les affaires de M. de Talleyrand que pour y servir les intérêts de Napoléon. M. de Montrond était en effet chargé d'une mission particulière de Fouché pour l'ancien plénipotentiaire du roi Louis XVIII au Congrès. Il était descendu à l'hôtel de l'ambassade française[ [94]

La lettre de Napoléon à Marie-Louise, apportée par Montrond, et dont il vient d'être question plus haut, ne resta probablement pas secrète bien longtemps. Deux jours après, rapporte notre Journal, le marquis Antoine Brignole étant venu voir mon grand-père, pour prendre congé, avant de retourner à Gênes, apprit à celui-ci que le duc Dalberg, son beau-frère, avait pu prendre connaissance d'une lettre écrite par Napoléon à Marie-Louise, lettre rapportée de Paris par M. de Vincent ou par un de ses secrétaires. C'était en vérité pour le gendre de l'empereur François un moyen bien commode et bien sûr de faire savoir à son beau-père ce qu'il n'aurait pas voulu lui écrire personnellement: Napoléon n'avait, on le voit, qu'à le mander confidentiellement à sa très chère et fidèle épouse! Aussitôt l'empereur d'Autriche et les souverains ses alliés en auraient été informés sans retard...

Dans la matinée du 7 avril, la veille du jour où il allait apprendre de la bouche de M. de Brignole l'incident que nous venons de relater, mon grand-père avait fait rouler, à déjeuner, à la table de Marie-Louise, la conversation sur l'arrivée à Vienne du baron de Vincent. L'Impératrice répondit qu'elle n'avait pas vu M. de Vincent, qui n'avait pas apporté de lettres de l'empereur Napoléon, n'ayant point voulu s'en charger. Elle ajouta que son secrétaire, rentré à Vienne un jour après lui, en avait, paraît-il, apporté; qu'elle en a entendu exposer le contenu, mais que l'empereur son père ne voulait ni communiquer lui-même, ni laisser sa fille communiquer avec le maître actuel de la France.

Mon grand-père écrivit, dans la journée du 7 une longue lettre au duc de Vicence, pour dissiper les illusions qu'on persistait à conserver à Paris, et pour mettre le Gouvernement de l'Empereur au courant de ce qui se passait en réalité à Vienne. Cette lettre, fort longue, répondait aux questions que renfermait celle de Caulaincourt et lui fut fidèlement rapportée, à Paris, par M. de Montrond, aussitôt après son retour dans cette ville. Les archives du département des Affaires étrangères ont conservé l'original de cette lettre qui a été reproduite dans plusieurs publications. Nous nous bornerons à en placer, dans le chapitre suivant, quelques extraits sous les yeux du lecteur. Mais auparavant nous terminerons celui-ci par une anecdote racontée dans notre Journal, le 8 avril, jour où mon grand-père atteignait ses 37 ans. Ce soir-là, pendant le dîner chez l'Impératrice, comme on parlait des affaires de Naples, et de la mission que le général Neipperg venait d'être chargé de remplir auprès du roi Joachim, quelqu'un fit allusion à la situation fausse de ce souverain, en ajoutant qu'on ne gagnait jamais rien à s'écarter de la ligne droite. Presque aussitôt Marie-Louise, se faisant intérieurement l'application de cette maxime, parut troublée et ne parvint pas à dissimuler un embarras très visible.

CHAPITRE XXV

Lettre du baron de Méneval au duc de Vicence pour documenter le Gouvernement impérial français sur ce qui se passe en réalité à Vienne.—Lettre de Talleyrand à Louis XVIII rendant compte à sa manière de la mission Montrond à Vienne.

Lettre au duc de Vicence:

«Schönbrunn-Vienne, le 7 avril 1815.

»Monsieur le Duc, votre billet du 26 mars m'a été remis ce matin. Les journaux français sont soigneusement celés par le ministère autrichien, et par ceux des princes alliés qui les reçoivent. Ce sont les journaux allemands qui nous donnent les nouvelles de France. Toutes les négociations du Congrès sont suspendues; chacun reste in statu quo en attendant les chances heureuses. Les troupes sont en mouvement sur tous les points. L'empereur d'Autriche doit suivre à la fin du mois l'empereur de Russie à Prague, pour voir les troupes russes. L'empereur Alexandre est dans une fièvre d'emportement contre notre Empereur; il soutient et excite tous les alliés.