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«Ce 8 avril.

»Je vous ai écrit hier précipitamment et sans ordre. Il y a mille autres choses que j'aurais à vous dire et qui seraient interminables à écrire. Ce que j'ose recommander à votre circonspection, c'est ce qui regarde la personne de l'Impératrice; cette princesse est vraiment bonne, mais dominée en ce moment par des influences étrangères.»

Comme l'a fait lui-même observer—dans ses Mémoires—son propre auteur, deux points saillants se trouvaient contenus dans cette lettre: l'obligation imposée à l'impératrice Marie-Louise de consentir à ce que son fils fût privé du droit de succession aux États de Parme, et la résolution prise par elle de ne jamais se réunir à l'Empereur. En considérant ce qui se passait autour de lui, à Vienne, depuis six mois, le serviteur dévoué de Napoléon avait compris qu'il ne fallait plus s'attendre qu'à un dénouement fâcheux de la situation critique où tant d'événements avaient jeté la Souveraine déchue. Marie-Louise était devenue—on ne l'a que trop bien constaté—l'instrument aveugle et servile d'une politique sans scrupules. Malgré la faiblesse de cette nature enfantine et puérile, mon grand-père demeurait péniblement impressionné de voir que l'Impératrice abandonnait la seule ligne de conduite dont le souci de son bon renom aurait dû suffire à l'empêcher de jamais s'écarter.

M. de Montrond s'était, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire, fidèlement acquitté des commissions qui lui avaient été confiées, à Vienne, pour Paris et notamment pour le duc de Vicence. Malheureusement ce ministre porta, paraît-il, immédiatement à l'Empereur la lettre que nous venons de reproduire. Celui-ci dans son avidité de prendre connaissance des nouvelles de Vienne, voulut les lire sans retard, dans l'original. Et ce fut ainsi que la recommandation, faite à Caulaincourt, d'user de prudence et de ménagement dans cette circonstance, devint une inutile précaution et ne put atteindre son but.

Puisque le nom de Montrond se retrouve en ce moment sous notre plume, nous anticiperons sur les incidents dont il nous reste à faire le récit, dans l'ordre chronologique adopté jusqu'à présent. Une lettre de Talleyrand, datée du 13 avril, rendant compte à Louis XVIII de la mission Montrond, offrira peut-être quelque intérêt au lecteur, et doit trouver ici tout naturellement sa place. Que les appréciations de Talleyrand sur la mission, à Vienne, du personnage en question soient avant tout calculées pour être agréables au roi momentanément détrôné, et pour le rassurer au besoin sur le compte de son ondoyant correspondant, c'est ce qui ne saurait laisser dans l'esprit de personne aucun doute. Voici cette lettre:

«Tout ce qui me revient de la France prouve que Buonaparte y est dans de grands embarras. J'en juge encore par les émissaires qu'il a envoyés ici. L'un d'eux, M. de Montrond, à l'aide de l'abbé Altieri, attaché à la Légation autrichienne, est parvenu jusqu'à Vienne. Il n'avait ni dépêche, ni mission ostensible, et peut-être a-t-il été plutôt envoyé par le parti qui sert actuellement Buonaparte, que par Buonaparte lui-même. C'est là ce que je suis porté à croire. Il était chargé de paroles pour M. de Metternich et pour moi. Il devait s'assurer si les puissances étrangères étaient sérieusement décidées à ne point reconnaître Buonaparte et à lui faire la guerre. Il avait aussi une lettre pour le prince Eugène. Ce qu'il était chargé de me demander était si je pouvais bien me résoudre à exciter une guerre contre la France. «—Lisez la déclaration lui ai-je répondu. Elle ne contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce n'est pas, d'ailleurs, d'une guerre contre la France qu'il s'agit; elle est contre l'homme de l'île d'Elbe.» A M. de Metternich il a demandé si le gouvernement autrichien avait totalement perdu de vue les idées qu'il avait au mois de mars 1814. «—La régence? Nous n'en voulons point», a dit M. de Metternich. Enfin, il a cherché à connaître, par M. de Nesselrode, quelles étaient les dispositions de l'empereur Alexandre. «—La destruction de Buonaparte et des siens», a-t-il dit. Et les choses en sont restées là. On s'est attaché à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces qui vont être immédiatement employées, ainsi que le traité du 25 mars dernier. Il est reparti pour Paris avec ces renseignements et ces réponses, qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui se sont aujourd'hui attachés à la fortune de Buonaparte[ [95]

Le rusé compère se gardait bien de dire un mot à Louis XVIII de Fouché, et des intrigues qu'il nouait en même temps avec cet autre adorateur de toute espèce de soleil levant. Tous les deux attendaient que la fortune se décidât pour se prononcer eux-mêmes. Nous sommes disposé à croire, toutefois, que le frère de Louis XVI, plus sceptique que Napoléon, ne se laissait pas aussi facilement duper que son rival par les flagorneries de ces deux tristes personnages.

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