«Il existait des chances de paix positives. La révélation du traité secret du 3 janvier, arrivée à temps à Alexandre, pouvait le séparer de ses alliés. En second lieu, des négociations furent entamées avec l'Autriche. Malheureusement, dans les premiers jours d'avril, Murat, ce fatal produit du vertige dynastique de Napoléon, attaqua l'Autriche. Cette puissance, convaincue que la folle agression du roi de Naples était concertée avec l'Empereur, rompit toute négociation en disant: Comment pouvons-nous traiter avec Napoléon, quand il nous fait attaquer par Murat?[ [99]»
Murat avait, en 1814, précipité la chute de Napoléon par sa défection; en voulant faire parade de son zèle en 1815, il retira au contraire à l'Empereur tout espoir comme toute possibilité de négocier avec ses adversaires. On peut dire que son rôle a été fatal à la France, dans ces deux circonstances décisives.
On apprit seulement le 14 ou le 15 avril, à Vienne, la déclaration de guerre du roi Joachim à l'Empire d'Autriche, mais on eut la précaution de ne pas la rendre publique. Dès lors mon grand-père ne reçut plus aucune invitation nouvelle d'avoir à se présenter chez M. de Metternich. Les chances d'un rapprochement entre l'Autriche et la France s'étaient définitivement évanouies, et nous en connaissons maintenant la cause principale.
Le 17 avril parvenait, à Vienne, la nouvelle que l'armée napolitaine, sous les ordres du roi Joachim, avait franchi le Pô, et commencé les hostilités contre l'Autriche. La mission diplomatique du comte Neipperg auprès de Murat avait échoué; celle du même personnage, en tant que général autrichien, allait donner, à bref délai, des résultats plus appréciables. Le 18, en effet, un courrier apportait à lord Stewart, l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès, l'avis d'une défaite des troupes napolitaines. Aussitôt l'archiduc Renier s'empressa de se rendre chez Marie-Louise, pour lui confirmer l'authenticité de cette nouvelle, et pour lui annoncer la part glorieuse prise par le général Neipperg aux exploits des troupes autrichiennes. Combien Marie-Louise ne dût-elle pas remercier le ciel des succès obtenus, par son cher général, sur son infortuné beau-frère le roi Murat! Ce paladin, rempli de vaillance, était celui des membres de la famille de son mari pour lequel la fille de l'empereur François montrait le moins de penchant. Elle répétait souvent que—lorsqu'elle régnerait à Parme—elle serait heureuse de visiter les principales villes d'Italie, de voir Naples surtout «où le roi Joachim, elle l'espérait bien, ne régnerait plus». Il est vrai de dire que la mère de Marie-Louise était née princesse de Naples.
Le 16 avril avaient commencé, dans la capitale de l'Autriche, des prières publiques et des processions pour le succès de la guerre contre la France et contre Napoléon. Ces processions, composées des écoles de jeunes filles et de garçons, et auxquelles se joignaient des gens du peuple, se déroulèrent pendant quatre jours à travers la ville. Des drapeaux, des bannières de toutes couleurs précédaient ce cortège, qui parcourait les rues de Vienne et les faubourgs, puis allait ensuite faire des prières à la cathédrale de Saint-Étienne, et dans les principales églises. La cour ne manquait naturellement pas de donner le bon exemple, et d'assister à ces cérémonies religieuses. L'impératrice d'Autriche, qui semble avoir décidément possédé toutes les qualités de tact dont sont généralement douées les personnalités de race germanique, insista vivement, auprès de Marie-Louise, pour que celle-ci s'unît publiquement à ces prières, ordonnées pour obtenir le succès de la guerre contre Napoléon. Marie-Louise, sans volonté, sans idée de résister, aurait fini, peut-être, par céder à ces obsessions, si l'empereur d'Autriche et ses frères n'avaient pas eu la pudeur de le lui déconseiller. L'épouse de Napoléon, d'ailleurs, en observant les convenances élémentaires, ne paraissait faire de concession que pour avoir le droit de persévérer dans sa détermination de ne pas revenir en France.
Dans la soirée du 18 avril mon grand-père avait demandé à l'impératrice Marie-Louise quelques instants d'entretien que celle-ci accepta de lui accorder aussitôt qu'elle serait de retour de son souper avec ses sœurs. Il avait reçu la veille, par un courrier spécial, une lettre de l'Empereur, une du roi Joseph et une de la reine sa femme adressées à l'Impératrice. Dès que Marie-Louise fut rentrée, mon grand-père lui remit ces lettres en lui disant qu'il s'acquittait d'une commission dont il était chargé. Alors Marie-Louise lui rappela qu'elle ne saurait accepter de recevoir cette correspondance autrement que pour la remettre à son père, conformément au serment qu'elle lui avait prêté. Il était encore temps de retenir ces lettres, ajoutait-elle, qui seraient, dans ce cas, considérées comme non avenues. «Comme ces lettres lui étaient destinées, dit dans ses Mémoires[ [100] mon grand-père, et qu'il y avait plus d'avantages que d'inconvénients à ce qu'elles fussent lues, je la priai de les recevoir et d'en faire l'usage qui lui conviendrait. Quelques paroles furent ensuite échangées, entre nous, sur le sujet si pénible de son refus de se réunir à l'Empereur. Elle répondit avec un peu de vivacité, mais pourtant avec sa douceur ordinaire, que sa résolution à cet égard était irrévocable. Quand je lui objectai qu'il n'y avait pas d'engagement irrévocable, et que telle circonstance pourrait se présenter qui rendît son retour en France obligatoire, elle se hâta de me répondre que le droit de son père lui-même n'allait pas jusque-là. Il m'échappa de lui dire, à mon tour, que les sentiments qu'elle montrait étaient injustes et peu conformes à son caractère; que si la nation française était instruite de sa répugnance, elle en serait blessée, car rien ne serait plus pénible aux Français que de voir leur attachement dédaigné, et qu'ils la repousseraient alors, après l'avoir ardemment désirée comme un gage de paix. Cet entretien a été le dernier que j'ai eu, avec elle, sur ce sujet. Son parti me sembla si obstinément pris que je jugeai désormais inutile d'y revenir. Le temps et les événements étaient d'ailleurs nos seuls maîtres[ [101].»
Ce même jour, après toutes sortes de difficultés et d'innombrables formalités, M. Ballouhey, intendant de la maison de l'Impératrice, ayant enfin obtenu des passeports pour retourner à Paris, était venu prendre congé de l'Impératrice. Marie-Louise, qui tenait beaucoup à ses utiles et dévoués services, lui fit promettre de revenir à Vienne, ajoutant qu'il était le seul Français que l'empereur d'Autriche verrait avec plaisir conserver ses fonctions auprès d'elle. En se séparant de M. Ballouhey, Marie-Louise le chargea, pour le cas où il s'approcherait de l'Empereur, de lui dire qu'Elle et son fils se portaient bien, et qu'elle faisait des vœux pour son bonheur. Elle ne lui confiait du reste aucune lettre, ce qui lui aurait été cependant bien facile, prétextant la visite rigoureuse dont M. Ballouhey ne manquerait pas d'être l'objet, de la part des autorités policières des différentes régions qu'il allait traverser...
En revanche, et comme on le croira sans peine, la correspondance de la fille de l'empereur François avec le général Neipperg—toujours de plus en plus active—confirmait la vérité du vieil adage: «Loin des yeux, près du cœur». Le ministre autrichien baron de Wessenberg était leur intermédiaire, et, le 23 avril, il remettait à Marie-Louise une lettre volumineuse de l'inoubliable général datée de Trévise; une autre lettre partie de Modène, provenant de la même source, lui était parvenue l'avant-veille. La femme de l'empereur Napoléon qui ne voulait même plus lire les lettres que lui adressait son époux, le père de son fils, ni seulement y faire la plus courte réponse, attendait avec impatience les lettres de Neipperg et les lisait avec avidité.