Fénelon avait, du reste, la manie de ces parodies de conférences; à la Tremblade il se vante de se servir utilement d'un ministre qui s'était secrètement converti: Nous le menons à nos conférences publiques, où nous lui faisons proposer ce qu'il disait autrefois pour animer les peuples contre l'Église catholique; cela paraît si faible et si grossier par les réponses qu'on y fait que le peuple est indigné contre lui.»
À Marennes, le ministre prêt à se convertir, consent à une conférence publique. «Les matières furent réglées par écrit, dit Fénelon; on s'engagea à mettre le ministre dans l'impuissance d'aller jusqu'à la troisième réponse, sans dire des absurdités. Tout était prêt, mais le ministre, par une abjuration dont il n'a averti personne, a prévenu le jour de la conférence.»
Fénelon, furieux de voir sa pieuse machination échouer, par ce qu'il appelle la finesse de ce ministre, ameute des convertis contre lui. «Que doit-on penser, leur disait-il, d'une religion dont les plus habiles pasteurs aiment mieux l'abjurer que la défendre?» Ce ministre n'eût dû abjurer qu'après la conférence, alors il eût été loué par Fénelon.
Une autre fois, c'est un protestant, qui, prenant les conférences au sérieux, vient troubler l'ordonnance de la comédie. «Ces conférences, lui dit Fénelon, sont pour ceux qui cherchent la vérité et non pas pour ceux qui s'obstinent dans l'erreur», et il fait mettre le gêneur dehors.
«Le ministre Bernon (à la Rochelle), écrit encore Fénelon, n'a pas voulu recevoir la pension que Sa Majesté donne aux ministres convertis, mais il a cru devoir donner à ses parents et à ses amis cette marque de désintéressement pour être plus à même de les persuader; quand il les verra affermis, il demandera, dit-il, comme un autre, ce bienfait du roi. En effet, cette conduite éloigne tout soupçon et lui attire la confiance de beaucoup de gens qui vont tous les jours lui demander en secret s'il a éclairci quelque chose dans les longues conférences qu'il a eues avec nous; il leur montre les cahiers où il a mis toutes les objections que les protestants ont coutume de faire, avec les réponses que nous lui avons données à la marge; par là il leur fait voir qu'il n'a rien omis pour la défense de la cause commune et qu'il ne s'est rendu qu'à l'extrémité.»
Fénelon vante à Seignelai ce désintéressement, nécessaire pour éviter les soupçons qui pourraient empêcher Bernon d'être écouté avec fruit et il lui écrit: «Il me parait fort à souhaiter: qu'une conduite si _édifiante _ne le prive pas des libéralités du roi et que la pension lui soit gardée, pour la recevoir quand ces raisons de charité cesseront.»
Fénelon n'était pas le seul à trouver édifiante la conduite de misérables, achetés pour jouer double jeu et trahir leurs co- religionnaires.
Le chancelier d'Aguesseau, sollicitant une gratification pour un ancien de l'église de Cognac dont on tenait la conversion secrète, invoque cette raison à l'appui de sa demande, qu'on peut se servir utilement de cet homme dans la suite. Il déclare qu'il est important que les ministres qui se convertiront, continuent quelque temps leurs fonctions, après avoir secrètement abjuré.
Le cardinal de Bonsy négocie la conversion d'un ministre, résolu à se déclarer, mais il estime qu'il vaudrait mieux se servir de lui pour en gagner d'autres avant qu'il se déclarât. Je n'ai pu encore le faire expliquer sur les conditions», ajoute le cardinal qui prépare le marché à conclure.
Saint-Cosme, président du consistoire de Nîmes, abjure secrètement devant l'archevêque de Paris; sur les conseils de cet archevêque et du duc de Noailles, il conserve ses fonctions deux ans encore après avoir abjuré, trahissant et dénonçant ses anciens co- religionnaires. Une conduite si édifiante est récompensée par une pension de deux mille livres et le grade de colonel des milices.