L'édit de Nantes n'avait pas, en ce qui concerne l'exercice du culte, placé sur un pied d'égalité la religion catholique et la religion protestante. Le culte catholique était librement célébré sur tous les points du royaume et avait partout la première place, tandis que l'exercice du culte protestant n'était autorisé que dans les lieux où il avait existé avant 1597.
Jusqu'à 1573, les édits royaux avaient qualifié le protestantisme de religion nouvelle, l'édit de Nantes l'appela religion _prétendue _réformée, puis défense fut faite aux pasteurs de prendre un autre titre que celui de ministres de la religion _prétendue _réformée, et, dans tous les actes publics, les huguenots durent être qualifiés de _prétendus _réformés. Rien ne fut négligé, du reste, pour accuser ce caractère d'humiliation qu'on voulait donner au protestantisme, afin de mieux marquer la différence de situation de la religion tolérée et de la religion maîtresse et dominante, de la réformée _qui est toute fausse _et de la catholique qui est toute sainte et toute sacrée, ainsi que le disait l'évêque d'Uzès.
Non seulement on défendit aux gentilshommes huguenots de se faire enterrer dans les cimetières catholiques ou dans les caveaux des églises, sous prétexte que les tombeaux de leurs pères y étaient ou qu'ils avaient quelque droit de patronage ou de seigneurie, mais encore les cimetières communs aux morts des deux religions, durent être abandonnés aux catholiques. Les huguenots qui avaient réclamé vainement contre l'appellation de _prétendus _réformés qu'on leur imposait, protestèrent énergiquement, sans plus de succès, contre cette prescription d'avoir à enterrer leurs morts à part, ce qui les marquait, disaient-ils, d'une tache odieuse et flétrissante.
«Pourquoi, dit une requête des églises réformées, nous assigner des cimetières à part? Nos pères avaient leur droit en ceux qui étaient déjà, et étaient publics et communs. Ne nous ont-ils pas laissés héritiers de leurs droits en cela, aussi bien qu'en cet air français que nous humons, aussi bien qu'en ces villes que nous hantons, aussi bien qu'en ces maisons que nous habitons?»
Aujourd'hui encore, nous voyons sans cesse de graves difficultés se produire par suite de la prétention de l'Église catholique de faire inhumer à part, tous ceux, catholiques ou non catholiques, qu'elle n'a pas pu ou voulu enterrer religieusement. Cette prétention se base sur ce qu'elle aurait fait siens, les cimetières, propriétés communales, en leur donnant une bénédiction générale qui aurait transformé leur _sol _en terre sainte.
Dans un certain nombre de localités on a cru prévenir le retour de difficultés de ce genre, en attribuant à chaque culte différent, une portion du cimetière, mais cette solution n'est pas satisfaisante, car le mort peut n'avoir, de son vivant, appartenu à aucun culte. La ville de Paris a trouvé la vraie solution du problème. Elle a astreint, le clergé catholique à bénir chaque fosse isolément, à ne plus étendre sa bénédiction au cimetière tout entier. De cette façon, catholiques, protestants, juifs, libres penseurs, sont enterrés côte à côte et non plus à part, et le cimetière est vraiment ce qu'il doit être, le lieu de repos commun pour tous les morts.
L'Église n'admettant pas la tolérance, même pour les morts, les cléricaux de la chambre des députés faisaient preuve d'illogisme en 1885, lorsqu'ils demandaient, à l'occasion de la proposition d'inhumer Victor Hugo au Panthéon, que cet édifice continuât à être consacré à l'exercice du culte catholique.
M. Goblet leur répondait avec raison: «Ce grand esprit était profondément religieux. Je rappellerai cet admirable testament dans lequel, tout en répudiant tous les dogmes et en déclinant les prières des prêtres, il proclamait sa foi en Dieu; mais parce qu'il croyait en Dieu d'une manière différente de la vôtre, vous lui auriez fermé les portes, de votre église. Je vous le demande, si nous l'avions porté au Panthéon, restant à l'état d'église, _l'y _auriez-vous reçu?» M. Baudry d'Asson et plusieurs de ses collègues de la droite, ne pouvaient s'empêcher de répondre: non!
Les cléricaux d'aujourd'hui auraient, dans ce cas, agi comme le fit en 1814 la royauté de droit divin, dont le premier soin fut de tirer des caveaux du Panthéon les corps de Voltaire et de Rousseau et de les faire jeter à la voirie.
Au sénat, MM. de Ravignan et Fresneau allaient jusqu'au bout de la doctrine catholique de l'intolérance, lorsqu'ils disaient que si le Panthéon perdait son caractère religieux, aucun grand homme chrétien, ne consentirait à être enterré la dedans[5].