Les réformés, dit un édit, allant en marche par les rues, à l'occasion des noces et des baptêmes, _affectent _de se trouver en nombre considérable pour se rendre à leurs temples. Pour faire cesser ce scandale, il est décrété qu'à toutes cérémonies de noces et de baptêmes, qui seront faites par des huguenots, il ne pourra y avoir plus de douze personnes, y compris les parents qui y assisteront; il est fait défense de marcher _en grand nombre _par les rues, en allant à ces cérémonies.

Pour les enterrements, le nombre des personnes assistant aux convois ne peut dépasser trente personnes, y compris les plus proches parents du défunt, ces enterrements doivent se faire à six heures du matin ou à six heures du soir, du mois d'avril au mois d'octobre, à huit heures du matin ou à quatre heures du soir, du mois d'octobre à la fin de mars.

Le bailli de Caen avait condamné à l'amende les réformés Baillebache et Daniel, à raison de _la malversation _par eux commise: «D'avoir couvert le cercueil du corps de la fille dudit Baillebache d'un drap blanc, semé de couronnes et guirlandes de romarin et fait porter les quatre coins d'icelui par quatre filles tenantes en leurs mains chacune un rameau aussi de romarin, et ledit Daniel d'avoir aussi pareillement fait porter les coins d'un drap étant sur le corps de sa défunte femme.»

Le parlement de Rouen confirme ce jugement: Ouï, Ménard, avocat, qui a dit: «Qu'il n'appartenait point à ceux de la religion prétendue réformée de faire aucune pompe ni cérémonie dans leurs enterrements, que c'était un honneur _réservé _à ceux qui professent la religion du prince; qu'il n'y pouvait avoir _égalité _entre les deux religions; que la catholique, qui était la religion maîtresse et dominante, devait avoir _tous les honneurs et tous les avantages; _que la prétendue réformée doit demeurer dans l'abaissement, dans le silence et dans l'obscurité, qu'il n'était pas juste que la servante se parât des mêmes ornements que sa maîtresse

Ouï l'avocat général, lequel a dit: «Que nous voulons que ceux de la religion prétendue réformée, paraissent en toutes choses, ce qu'ils sont, c'est-à-dire tolérés, et, pour cette raison, il leur est interdit toutes choses qui sont _d'apparence extérieure; _point d'exercice public de leur religion, point de culte extérieur, _rien qui paraisse; _même les édits leur ordonnent de faire leurs enterrements sur le soir, afin d'en retrancher les pompes, les cérémonies et toutes les vaines ostentations

Ce système _d'humiliation _appliqué par Louis XIV aux protestants, à l'occasion des enterrements, nous avons vu sous la république, un préfet de _l'ordre moral _tenter de le ressusciter contre les libres penseurs de Lyon. En 1873, M. Ducros, préfet du Rhône, sous prétexte de nécessités d'ordre public (prétexte invoqué au XVIIe siècle, pour les protestants), prit, en effet, un arrêté décidant que les enterrements _civils _se feraient au plus tard, à six heures du matin en été, _à sept heures en hiver; _qu'ils ne pourraient être suivis par un nombre de personnes excédant le chiffre qu'il fixait, et qu'ils devraient se rendre au cimetière par la voie la plus directe, en évitant les grandes rues.

Les journaux cléricaux ne craignirent pas de prodiguer les éloges à cet arrêté, injustifiable dans une société où, en vertu de la loi, tous sont égaux, et ont droit au même traitement, quelles que soient leurs croyances religieuses ou leurs opinions philosophiques. Il était juste, disaient ces journaux bien pensants, que les morts libres penseurs fussent enterrés à l'heure où étaient enlevés _les immondices _de la ville, attendu que, ayant voulu mourir comme des chiens, _ils _devaient être enfouis comme des chiens.

L'injure n'était pas nouvelle et elle a toujours été appliquée, par les catholiques à ceux qui, protestants ou libres penseurs, n'avaient point à leur lit de mort, reçu les sacrements de l'Église catholique. Ainsi on lit dans le Journal de l'Étoile: «En 1590, mourut aux cachots de la Bastille, maître Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts ans. La tante de ce bonhomme y étant retournée le lendemain, voir comment il se portait, trouva qu'il était mort. Et, lui dit Bussy, que, si elle voulait le voir, qu'elle le trouverait _avec ses chiens _sur le rempart, où il l'avait, fait traîner _comme un chien _qu'il était.»

On lit encore dans un mémoire qui se trouve aux archives générales: «En 1699, le sieur Bertin de Montabar, gentilhomme de la religion prétendue réformée, des plus obstinés, lequel était âgé de quatre-vingts ans, mourut, sans avoir voulu souffrir que son curé ni aucun prêtre le vissent… Son obstination ayant fait refuser à ses enfants la permission de le faire enterrer en terre sainte, on l'a enterré dans son jardin auprès du lieu où avait été enterré son chien

C'est par suite de la même préoccupation d'imposer un caractère de flétrissure à l'enterrement des non catholiques qu'à Paris, jusqu'à la Révolution, les protestants et les artistes de la Comédie-Française, excommuniés ordinaires du roi, durent être enterrés sans pompe, la nuit, et inhumés dans un chantier.