Ainsi les catholiques pouvaient dire, et croyaient peut-être, que la plus grande marque de tendresse qu'ils pussent donner à un parent ou à un ami huguenot, était de lui enlever ses enfants et de les convertir malgré lui! N'y a t-il pas là un exemple frappant de cette aberration morale que produit cette passion religieuse qui vous enlève toute notion du juste et de l'injuste.
Du reste les convertisseurs ne se donnent bientôt plus la peine de prétexter un désir prétendu de conversion chez les enfants qu'ils enlèvent, et le gouvernement lui-même les autorise, par son exemple, à en agir ainsi. Témoin cet ordre du cabinet du roi, antérieur à la révocation: «Le roi veut que M. le curé de la Junquières fasse remettre au porteur de ce billet, l'enfant de M. de la Pénissière qui est en nourrice dans sa paroisse.»
C'était une incroyable émulation de zèle entre les convertisseurs, fort peu soucieux des droits des pères de famille, désireux de se faire bien voir en cour. Cette émulation multipliait chaque jour davantage ces enlèvements d'enfants. Il ne faut donc pas s'étonner si à la veille de l'édit de révocation, les maisons de propagation de la foi regorgeaient d'enfants huguenots mis à l'abri des prétendues persécutions de leurs parents hérétiques, derrière les grilles des couvents.
Vient l'édit de révocation, décrétant que tout enfant qui naîtrait désormais de parents huguenots serait obligatoirement baptisé par le curé et élevé dans la religion catholique. Il restait encore aux huguenots leurs enfants nés avant l'édit, mais Louis XIV complète bientôt son oeuvre, il décide qu'on enlèvera les enfants huguenots de cinq à seize ans, pour les élever dans la religion catholique; une déclaration antérieure avait mis déjà sous la main du gouvernement tous les enfants de moins de seize ans par cette disposition prévoyante: «Enjoignons très expressément à nos sujets de la religion prétendue réformée qui ont envoyé élever leurs enfants dans les pays étrangers, les faire revenir sans délai, leur défendons d'envoyer leurs enfants dans les pays étrangers pour leur éducation avant l'âge de seize ans.»
Louis XIV motive ainsi son terrible édit, exécutoire dans les huit jours: «Nous estimons à présent nécessaire de procurer avec la même application le salut de ceux qui étaient avant cette loi, et de suppléer de cette sorte au défaut de leurs parents, qui se trouvent encore malheureusement engagés dans l'hérésie, _qui ne pourraient faire qu'un mauvais usage de l'autorité que la nature leur donne pour l'éducation de leurs enfants… _voulons et nous plaît que dans huit jours, après la publication faite de notre présent édit, _tous les enfants _de nos sujets qui font encore profession de la dite religion prétendue réformée, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à celui de seize accomplis, soient mis dans les mains de leurs parents catholiques, à défaut dans les mains de telles personnes catholiques qui seront nommées par les juges, ou dans les hôpitaux généraux, _si _les pères et mères ne sont pas en état de payer les pensions nécessaires pour faire élever et instruire leurs enfants hors de leurs maisons… tous ces enfants seront élevés dans la religion catholique.»
L'enlèvement général des enfants, ce grand massacre des innocents, comme l'ont qualifié les huguenots, était heureusement chose impossible. Seuls, les nobles, les notables, les bourgeois aisés eurent à subir l'application de cet odieux édit, la masse fut sauvée du désastre par l'obscurité de sa situation; du reste si l'on eût voulu tout prendre, les couvents, les collèges et les hôpitaux n'eussent pu contenir les enfants de deux cent mille familles.
Mais que de scènes déchirantes dans les familles privilégiées, condamnées à se voir dans les huit jours, arracher tous leurs enfants, même ceux qui n'avaient que cinq ans!
«Un enfant de cinq ans! à cet âge si tendre, dit Michelet, l'enfant fait partie de la mère. Arrachez-lui plutôt un membre à celle-ci! Tuez l'enfant! il ne vivra pas, il ne vit que par elle et pour elle, d'amour qui est la vie des faibles!»
Pour éviter ce coup terrible, beaucoup de huguenots faiblirent et se résignèrent à faire ce que Henri IV appelait le saut périlleux, dans l'espoir de conserver leurs enfants après leur conversion, ou semblant de conversion à la religion catholique.
Ils furent cruellement trompés dans leur espoir, car, chaque année, jusqu'à la chute de la monarchie, on fit de véritables razzias d'enfants de convertis, que l'on entassait dans les couvents après les avoir enlevés à leurs parents accusés d'être _mauvais _catholiques. Les huguenots avaient cru que leur abjuration obligerait le roi à ne _plus les distinguer des anciens catholiques; _ainsi que le demandaient les convertis de Nîmes dans leur supplique au duc de Noailles. Il n'en fut point ainsi; sous le nom de _nouveaux convertis _ils constituèrent une classe de suspects, auxquels on déclara applicables toutes les mesures de précaution ou de rigueur, prises contre les huguenots. Une ordonnance, renouvelée tous les cinq ans, jusqu'en 1775, interdit même aux nouveaux convertis, de vendre leurs biens sans une autorisation spéciale du gouvernement, parce qu'on les tenait pour de _faux _convertis n'attendant que l'occasion de passer à l'étranger pour y pouvoir professer librement leur religion véritable. Une ordonnance royale du 30 septembre 1739 portait même défense, aux nouveaux convertis du Languedoc, de sortir de la province sans permission, on voulait les garder sous la main pour les mieux surveiller.