«On me mit dans une chambre où il y avait des poux, des puces, et des punaises, en quantité prodigieuse, tellement qu'il me semblait tous les matins qu'on m'avait donné les étrivières, tant que ma chair me cuisait. Il ne nous était pas permis de blanchir ni de faire blanchir nos chemises, les poux nous couraient dessus, _il nous était défendu de nous les ôter… _je n'avais point de draps, tant seulement une couverte et de la paille… le pain qu'on nous donnait était fort noir et du plus amer, car, pendant trois ou quatre jours, il me fut impossible d'en mettre un morceau à ma bouche, quelque effort que je fisse en moi-même.
«On me faisait charrier de l'eau avec Mlle de Luze. Une fille nommée Muguette, nous suivait après, avec une verge à la main, qui nous en frappait les doigts. Et la cornue que nous portions était si pleine et pesante, que deux hommes auraient eu peine de la porter et, comme nous étions faibles, ce fut cause que celle qui était avec moi, le bâton lui glissa de la main, et nous versâmes deux ou trois verres d'eau sur le pavé. On s'en alla quérir la Rapine. Il s'en alla à la cuisine et dit aux cuisinières: «Donnez les étrivières à cette huguenote, mais ne l'épargnez pas; que si vous l'épargnez vous serez mises à sa place.
«À l'instant on me fit lever et on me fit entrer à la cuisine. Sitôt que j'y fus dedans, on ferma bien toutes les portes et je vis six filles, que chacune d'elles avait un paquet de verges d'osier de la grosseur que la main pouvait empoigner et de la longueur d'une aune, on me dit: «Déshabillez-vous»; ce que je fis, on me dit: «Vous laissez votre chemise, il la faut ôter». Elles n'eurent pas la patience qu'elles-mêmes l'ôtèrent et j'étais nue depuis la ceinture en haut. On apporta une corde de laquelle on m'attacha à une poutre qui tenait le pain dans la cuisine, en m'attachant on tirait la corde de toutes leurs forces, puis on me disait: «Vous fais-je mal?» Et alors elles déchargèrent leur furie dessus moi et, en me frappant l'on me disait: «Prie ton Dieu!»
«On avait beau s'écrier: «Redoublons nos coups, elle ne les sent pas puisqu'elle ne dit mot ni ne pleure point.» Et comment aurais- je pleuré, puisque j'étais _peinée _au dedans de moi? Mais sur la fin, mes pieds ne purent pas me soutenir parce que mes forces étaient faillies, aussi j'étais pendue par les bras et voyant que j'étais comme couchée par terre, alors on me détacha pour me frapper mieux à leur aise. On me fit mettre à genoux au milieu de la cuisine, là elles achevèrent de gâter les verges sur mon dos, tant que le sang me coulait des épaules… et comme elles me mettaient mon corps (mon corsage) je les priai de ne me le mettre pas, mais tout seulement mon manteau; elles ne firent que pis, me serrèrent tant plus et, comme j'étais enflée et noire comme du charbon, ce me fut un double supplice et double martyre… C'était à deux heures après midi et, quoique je ne pouvais pas me remuer, il me fallait pourtant travailler. Et tantôt on venait en disant: «Quatre huguenotes pour travailler et charrier de l'eau.» Dans un moment après on revenait en criant: «Encore deux ou trois huguenotes pour charrier de la farine»; et tous les jours on augmentait nos peines et nos supplices.
«Aussi, je regardais ce lieu là comme l'image de l'enfer; je désirais ardemment d'en sortir par la mort… On nous faisait balayer la cour des filles, mais on ne nous donnait point de balais à toutes, _il fallait que nos doigts fissent les balais et nous ramassions la boue avec nos mains… _Depuis les étrivières, j'étais devenue comme ladre, j'avais par tout mon corps des _ampoules _qui étaient de la grosseur d'un pois. Ce n'était pas la gale, mais du sang meurtri… Je balayai la salle; le redoublement de fièvre me prit, ma chemise était toute mouillée de sueur de travail, et comme j'étais extrêmement mal, je m'en allai me jeter sur le lit…
«Je ne fus pas plutôt sur le lit que la Roulotte et la Grimaude, transportées de furie, vinrent contre moi en me disant: «Allons, à la messe! …» Elles me jetèrent du lit à terre, et, comme je ne voulais pas marcher, j'étais couchée sur le pavé, elles me frappèrent à coups de pied, ensuite du bâton qu'elles avaient à la main… Quand elles eurent rompu le bâton sur moi… on me traîna jusqu'aux degrés…»
À la suite des mauvais traitements répétés qu'elle avait subis,
Blanche de Gamond tombe malade et est envoyée à l'infirmerie.
«Je demeurai là, dit-elle, l'espace de deux mois, je fus détenue d'une fièvre continue et redoublement d'accès. Quand je demandais de l'eau pour me rafraîchir la bouche, pour la plupart du temps, on me la refusait, en me disant: «Faites-vous catholique et on vous en donnera…» On ne me donnait point de bouillon, sinon d'eau bouillie avec des choux verts, qu'il y avait des poux et des chenilles parce qu'on ne les lavait, ni triait, comme j'en ai très souvent trouvé dans ma soupe. Mais, pour du sel et du beurre on y en mettait fort peu, tellement que, quand on me présentait ce bouillon, le dédain et le vomissement me prenaient.»
C'était, paraît-il, l'habitude des hôpitaux de laisser à peu près mourir de faim les malades, car Lambert de Beauregard, porté à l'hôpital général après avoir été torturé par les soldats, dit: «J'y fus bien couché et mal nourri: car il est constant qu'en huit jours que j'y demeurai, je n'y mangeai pas une livre pesant, pour tous les aliments que je pris là dedans, parce que l'on ne m'y présentait que de gros pain que l'on mettait bouillir avec de l'eau, sans sel ni autre chose pour le mortifier… Je buvais surtout de l'eau froide que je trouvais fort bonne, et c'est de cela que je me nourris presque tout le temps que je demeurai à l'hôpital… Il arriva qu'après que j'eus séjourné cinq à six jours à cet hôpital, sans prendre d'autre nourriture que de l'eau froide, je me trouvai _si vide d'estomac et de cerveau _que, durant la nuit, j'avais des visions et étais dans les rêveries qui me faisaient dire beaucoup d'extravagances.»
À Marseille, l'hôpital des galères était ainsi un lieu de tourments où les malheureux allaient _achever de mourir _ayant à souffrir de la faim et du froid.