On avait eu l'idée, tout d'abord, de faire de la transportation sur une grande échelle; le marquis de la Trousse avait cru trouver dans la transportation un moyen de changer quelques peuples des Cévennes, et en 1687, il annonçait être prêt à faire trois voitures, d'une centaine de personnes chacune, pour Marseille, mais il dut se contenter de faire partir pour les îles d'Amérique ou le Canada, ceux qui paraissaient avoir le plus de crédit dans chaque village. On renonça bientôt absolument à la transportation des huguenots, «Sa Majesté, écrivait Louvois en 1689, ayant connu par expérience que ces gens-là embarrassaient extrêmement les gouverneurs des îles et que, quelque précaution que l'on prit, ils s'évadaient et revenaient en France.»
Cette décision se comprend d'autant mieux que Louvois avait obtenu du roi que la liberté de sortir du royaume fût _momentanément _rendue aux huguenots et aux nouveaux convertis. Il avait invoqué cet argument «que le naturel des Français les poussait à vouloir principalement les choses difficiles et défendues, mais qu'ils se refroidissaient aussitôt qu'on leur donnait la permission de se satisfaire». Conformément à son avis, les passages furent un instant ouverts aux émigrants, mais quand on vit qu'une foule de gens profitaient de l'occasion pour sortir du royaume, on s'empressa de les refermer et de remettre en vigueur les édits interdisant l'émigration sous peine des galères.
En même temps, pour désemplir les prisons trop peuplées, on avait expulsé du royaume quelques centaines de huguenots opiniâtres, qu'on avait fait conduire aux frontières de terre _ou _de mer, en confisquant leurs biens, comme s'ils fussent sortis volontairement du royaume. On expulsa de même quelques _notables qui _n'avaient pas été emprisonnés, mais donnaient le mauvais exemple de leur attachement à la foi protestante.
Ainsi, de Thoraval, gentilhomme du Poitou qui, enfermé à la Bastille, avait abjuré entre les mains de Bossuet, était dénoncé, six ans plus tard, comme étant le conseil des nouveaux convertis, si bien qu'il ne paraissait pas qu'il eût fait abjuration. Quelques jours plus tard, après que le secrétaire d'État eut consulté Bossuet sur la question, le maréchal d'Estrées recevait l'ordre suivant, qu'il s'empressait d'exécuter contre cet _opiniâtre _dont la présence était réputée dangereuse: «Sa Majesté veut que vous fassiez sortir du royaume le sieur de Thoraval, en l'envoyant au plus prochain endroit pour s'embarquer, et sa femme aussi, supposé qu'elle n'ait point fait l'abjuration. Je crois inutile de vous dire qu'il ne doit emmener avec lui aucun de ses enfants, ni disposer de ses effets.»
Fénelon, non seulement conseillait d'envoyer les nouveaux convertis dangereux de la Saintonge dans les provinces où il n'y avait point de huguenots, de les y envoyer en qualité d'otages, pour empêcher la désertion de leurs familles, mais encore il ajoutait: «Peut-être ne serait-il point mauvais d'en envoyer quelques-uns dans le Canada, c'est un pays avec lequel ils font eux-mêmes le commerce.» La plaisante raison pour les transporter en Amérique!
Le secrétaire d'État Seignelai envoie à un intendant cette lettre du roi: «J'ai vu la liste que vous m'avez envoyée de ceux de la religion prétendue réformée qui sont dans l'étendue de votre département, et qui ont, jusqu'à présent, refusé de faire leur réunion à l'Église catholique, et ne pouvant souffrir que des gens si opiniâtres dans leur mauvaise religion demeurent dans mon royaume, je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous les fassiez conduire au plus prochain lieu de la frontière sans qu'ils puissent, sous quelque prétexte que ce soit, emporter aucuns meubles ou effets de quelque nature qu'ils soient.»
Ces mesures d'expulsion ne portaient que sur quelques têtes choisies; il eût fallu, chose impossible, conduire à la frontière des populations entières pour débarrasser le royaume de tous les opiniâtres.
En 1729 encore, le président du parlement de Grenoble rend cette ordonnance: «Nous avons ordonné que, dans trois mois, le sieur Jacques Gardy fera abjuration de la religion prétendue réformée, à compter du jour de la signification qui lui sera faite du présent, à faute de quoi, ledit délai passé, il est ordonné au sieur prévôt de la maréchaussée de cette province de le faire prendre par des archers et conduire hors du royaume sur la frontière la plus proche, lesquels archers lui feront défense d'y rentrer sous la peine des galères.»
Quant à ceux qu'on tenait sous les verrous, on ne se résignait à leur ouvrir les portes des prisons pour les conduire à la frontière que lorsque l'on avait épuisé tous les moyens pour provoquer leur abjuration.
La veuve Camin était prisonnière au château de Saumur depuis de longues années sans qu'on eût pu la faire abjurer. Pontchartrain écrit au gouverneur: «Le roi est résolu de la faire sortir du royaume, après qu'on aura essayé de la convertir. Pour cet effet il faut tenir cette décision _secrète _et mettre tous les moyens possibles en usage pour l'obliger à s'instruire, en lui faisant entendre que c'est le seul expédient à mettre fin à ses peines; et si, dans trois mois, elle persiste dans son opiniâtreté, on l'enverra hors du royaume.»