«Voici le quatrième hiver que j'ai passé presque sans feu. Le premier des quatre, je n'en eus point du tout. Le second, on commença à m'en donner le 28 janvier et on me le retrancha avant février fini. Le troisième, on ne m'en donna qu'environ quatorze ou quinze jours.
«Je n'en ai point encore vu de cet hiver et n'en demanderai point du tout. Le major pourrait bien m'en donner s'il voulait, car il a de l'argent à moi; mais il ne veut pas m'en donner un double; j'ai senti vivement le froid, la nudité et la faim… J'ai vécu de cinq sous par jour, ce qui est la subsistance que le roi m'a ordonnée. J'ai été nourri d'abord par un aubergiste qui me traitait fort bien pour mes cinq sous. Mais un autre qui lui a succédé m'a nourri durant cinq mois et retenait tous les jours deux sous six blancs ou trois sous sur ma nourriture. Enfin le major entreprit de me nourrir à son tour. Il faisait d'abord assez bien, mais enfin il s'est lassé de le faire. Il n'ouvre mon cachot qu'une fois par jour, et m'a fait apporter plusieurs fois à dîner, à neuf heures, à dix heures et à onze heures du soir. J'ai passé une fois _trois jours _sans recevoir de pain de lui, et, d'autres fois, deux fois vingt-quatre heures.»
Le huguenot Ragatz mourut fou dans un de ces profonds cachots de Marseille dont le fond était tout pourriture et fourmillait de vers. En 1703, Daniel Serre écrit: «La citerne répond précisément au fond de la caverne où je suis, ce qui la rend fort humide.» Ses vêtements pourrissaient sur lui, et l'on avait placé sur l'étroit soupirail destiné à aérer son cachot, des plaques de fer percées de petits trous, en sorte, «dit-il, que l'air que l'on respire dans l'endroit triste et étroit où je suis enfermé, est si grossier et si corrompu qu'il est impossible qu'on y jouisse longtemps d'une parfaite santé.»
Daniel Serre était en effet fort malade et le médecin refusait de lui donner des remèdes sous ce prétexte, que ceux qu'il prendrait _dans un lieu si humide _lui feraient plus de mal que de bien. Serre ayant objecté que depuis qu'il est dans son cachot, il a toujours mal aux dents et a dû déjà se faire arracher cinq ou six dents, le docteur lui répond tranquillement, que, s'il reste davantage dans ce cachot, il faudra qu'il y perde non seulement ce qui lui reste de dents, mais aussi la cervelle.
«Quelle plus grande misère peut-on s'imaginer, écrit le pauvre prisonnier, que celle d'être privé de la lumière du jour pendant des années, d'être livré en proie à l'avarice et à la sévérité d'un concierge impitoyable, et de se sentir, pour ainsi dire, mourir à tout moment.»
Besson, un des prisonniers de Marseille, dit en 1709: «Il a fait plus froid en ce pays qu'il n'avait fait depuis quarante ans. Quelques instances que nous ayons faites pour obtenir les robes que le roi nous donne, nous n'avons rien avancé… On nous tient dans des appartements où il n'y a ni jour ni air, et où l'on ne peut respirer, tellement que plusieurs d'entre nous sont souvent malades; nous en avons trois à l'hôpital… À part ces trois malades, il en est mort un il n'y a que quelques jours qui avait resté treize à quatorze ans dans les cachots.» De son côté Carrière écrit qu'il a été enfermé dans un profond cachot, où l'on ne pouvait entrer qu'à quatre pieds, l'entrée étant comme celle d'un four. Il est dans un fond de tour, où l'on descend par seize degrés, en passant par cinq portes, puis plus bas encore, par le moyen de quelque machine. «Cela, dit-il, serait plus propre à mettre les morts que les vivants, il n'y a aucun jour et il faut vivre à la lumière de la lampe; notre nombre n'a pu se soutenir, car le lieu est si méchant qu'il parait impossible d'y durer. Mon frère y est devenu _perclus de tous _les membres… un autre qui fut traduit à l'hôpital avec lui, y mourut peu de temps après, deux autres y sont morts depuis.»
On comprend que, dans de telles conditions, le nombre des prisonniers ne pût se soutenir, les uns mouraient, les autres se tuaient désespérés, beaucoup perdaient la raison.
Des quatre ministres, enfermés aux îles Sainte-Marguerite et recommandés à Saint-Mars par cette instruction spéciale «qu'ils soient soigneusement gardés, sans avoir communication avec qui que ce soit, de vive voix ou par écrit, sous quelque prétexte que ce soit», trois étaient fous au mois de novembre 1693.
Avec l'inaction absolue à laquelle étaient condamnés le corps et la pensée dans ces sépulcres voués au silence et à l'obscurité, la folie finissait par s'emparer du malheureux mort-vivant enfermé dans un tombeau anticipé. On conte qu'un prisonnier, ayant trouvé une épingle, ne cessa plus de la perdre en la jetant dans l'ombre de son cachot, puis de la rechercher pour la reperdre encore et que cette occupation machinale le sauva de la folie, dont il avait ressenti les premières atteintes.
Quand il s'agissait de huguenots, on n'était jamais disposé à faire pour les prisonniers quelque chose qui pût les empêcher de perdre la raison. Ainsi deux ministres emprisonnés, l'un sain d'esprit, l'autre fou, demandent des plumes et de l'encre pour faire des remarques sur l'histoire sainte. — Le secrétaire d'État oppose un refus à la demande du ministre sain d'esprit, et permet de donner une seule fois des plumes et de l'encre à celui qui est fou, à condition d'envoyer ce qu'il aura écrit. On fait observer à un secrétaire d'État, que la prison affaiblit l'esprit d'une huguenote, détenue comme opiniâtre, il répond: l'y laisser!