Puissent du moins ces récits donner le relief mérité à un nom qui vient de s'éteindre et à la figure héroïque d'un soldat qui aima passionnément l'armée et la patrie!

À MA FEMME ET À MES DEUX FILS.

Ma chère femme, mes chers enfants, j'ai assisté, quoique bien jeune encore, à la grande et terrible Révolution de 1789. J'ai vécu sous la Convention et le Directoire. J'ai vu l'Empire. J'ai pris part à ses guerres gigantesques et j'ai failli être écrasé par sa chute. J'ai souvent approché de l'empereur Napoléon. J'ai servi dans l'état-major de cinq de ses plus célèbres maréchaux, Bernadotte, Augereau, Murat, Lannes et Masséna. J'ai connu tous les personnages marquants de cette époque. J'ai subi l'exil en 1815. J'avais l'honneur de voir très souvent le roi Louis-Philippe, lorsqu'il n'était encore que duc d'Orléans, et après 1830, j'ai été pendant douze ans aide de camp de son auguste fils, le prince royal, nouveau Duc d'Orléans. Enfin, depuis qu'un événement funeste a ravi ce prince à l'amour des Français, je suis attaché à la personne de son auguste fils, le Comte de Paris.

J'ai donc été témoin de bien des événements, j'ai beaucoup vu, beaucoup retenu, et puisque vous désirez depuis longtemps que j'écrive mes Mémoires, en faisant marcher de front le récit de ma vie et celui des faits mémorables auxquels j'ai assisté, je cède à vos instances.

Comme vous désirez bien plus connaître les détails de ce qui m'est advenu, que de me voir retracer longuement des faits historiques déjà consignés dans une foule d'ouvrages, je n'en parlerai que sommairement, pour marquer les diverses époques des temps où j'ai vécu et l'influence que les événements ont eue sur ma destinée. Je serai plus explicite en ce qui concerne les personnes. Je rectifierai avec impartialité les jugements portés sur celles d'entre elles que j'ai été à même de connaître. Quant au style, il sera sans prétention, comme il convient à une simple narration faite en famille.

À côté de faits de la plus haute importance politique, j'en relaterai de gais, de bizarres, même de puérils, et entrerai, dans ce qui m'est personnel, dans des détails qui pourront peut-être paraître oiseux.

Presque tous les hommes se plaignent de leur destinée. La Providence m'a mieux traité, et quoique ma vie n'ait certainement pas été exempte de tribulations, la masse de bonheur s'est trouvée infiniment supérieure à celle des peines, et je recommencerais volontiers ma carrière sans y rien changer. Le dirai-je? j'ai toujours eu la conviction que j'étais né heureux. À la guerre comme en politique, j'ai surnagé au milieu des tempêtes qui ont englouti presque tous mes contemporains, et je me vois entouré d'une famille tendre et dévouée. Je rends donc grâces à la Providence du partage qu'elle m'a fait.

Mars 1844.

CHAPITRE PREMIER

Origines de ma famille.—Mon père entre aux gardes.—La famille de
Certain.—Vie au château de Larivière.—Épisode d'enfance.