Il nous guida fort bien; de grandes haies masquaient notre mouvement. Nous tournons complètement le village et apercevons, au bord du petit étang, l'escadron autrichien faisant tranquillement boire ses chevaux. Tous les cavaliers portaient leurs armes, selon l'usage des avant-postes; mais les chefs des Barco avaient négligé une précaution très essentielle à la guerre, qui consiste à ne faire boire et débrider qu'un certain nombre de chevaux à la fois, et à ne laisser entrer les pelotons dans l'eau que les uns après les autres, afin d'en avoir toujours la moitié sur le rivage, prêts à repousser l'ennemi. Se confiant à l'éloignement des Français et à la surveillance du posté placé en tête du village, le commandant ennemi avait jugé inutile de prendre cette précaution: ce fut ce qui le perdit.

Dès que je fus à cinq cents pas du petit étang, je fis lâcher notre guide, qui se sauva à toutes jambes, pendant que, le sabre à la main, et après avoir défendu à mes camarades de crier avant le combat, je me lance au triple galop sur les housards ennemis, qui ne nous aperçurent qu'un instant avant que nous fussions sur la rive de l'étang! Les berges de l'étang étaient presque partout trop élevées pour que les chevaux pussent les gravir, et il n'existait de passage praticable que celui qui servait d'abreuvoir au village: il est vrai qu'il était fort large. Mais plus de cent cavaliers étaient agglomérés sur ce point, ayant tous la bride au bras et la carabine au crochet, enfin dans une quiétude si parfaite que plusieurs chantaient. Qu'on juge de leur surprise! Je les fais assaillir tout d'abord par un feu de mousquetons qui en tue quelques-uns, en blesse beaucoup et met aussi une grande quantité de leurs chevaux à bas. Le tumulte est complet! Néanmoins, le capitaine, ralliant autour de lui les hommes qui se trouvent le plus près du rivage, veut forcer le passage pour sortir de l'eau et faire sur nous un feu qui, bien que mal nourri, blessa cependant deux hommes. Les ennemis fondent ensuite sur nous; mais Pertelay ayant tué d'un coup de sabre leur capitaine, les Barco sont refoulés dans l'étang. Plusieurs veulent s'éloigner de la mousqueterie et gagnent l'autre rive; plusieurs perdent pied, un bon nombre d'hommes et de chevaux se noient, et ceux des cavaliers autrichiens qui parviennent de l'autre côté de l'étang, ne pouvant faire franchir la berge à leurs chevaux, les abandonnent, et, s'accrochant aux arbres du rivage, se sauvent en désordre dans la campagne. Les douze hommes de la grand'garde accourent au bruit; nous les sabrons, et ils fuient aussi. Cependant une trentaine d'ennemis restaient encore dans l'étang; mais craignant de pousser leurs chevaux au large, voyant que la pièce d'eau n'avait pas d'autre issue abordable que celle que nous occupions, ils nous crièrent qu'ils se rendaient, ce que j'acceptai, et à mesure qu'ils parvenaient au rivage, je leur faisais jeter leurs armes à terre. La plupart de ces hommes et de ces chevaux étaient blessés; mais comme je voulais cependant avoir un trophée de notre victoire, je fis choisir dix-sept cavaliers et autant de chevaux en bon état, que je plaçai au milieu de mon détachement; puis, abandonnant tous les autres Barco, je m'éloignai au galop, en contournant de nouveau le village.

Bien me prit de faire prompte retraite, car, ainsi que je l'avais prévu, les fuyards avaient couru prévenir les cantonnements voisins, auxquels le bruit de la fusillade avait déjà donné l'éveil. Tous prirent les armes, et une demi-heure après, il y avait plus de quinze cents cavaliers sur les rives du petit étang, et plusieurs milliers de fantassins suivaient de près; mais nous étions déjà à deux lieues de là, nos blessés ayant pu soutenir le galop. Nous nous arrêtâmes un instant sur le haut d'une colline pour les panser, et nous rîmes beaucoup, en voyant au loin plusieurs colonnes ennemies se mettre sur nos traces, car nous avions la certitude qu'elles ne pouvaient nous joindre, parce que, craignant de tomber dans une embuscade, elles n'avançaient que fort lentement et en tâtonnant. Nous étions donc hors de danger. Je donnai à Pertelay deux housards des mieux montés et le fis partir au galop pour aller prévenir le général Séras du résultat de notre mission; puis, remettant le détachement dans l'ordre le plus parfait, nos prisonniers toujours au centre et bien surveillés, je repris au petit trot le chemin de l'auberge.

Il me serait impossible de décrire la joie de mes camarades et les félicitations qu'ils m'adressaient pendant le trajet; tous se résumaient en ces mots qui, selon eux, exprimaient le nec plus ultra des éloges: «Tu es vraiment digne de servir dans les housards de Bercheny, le premier régiment du monde!»

Cependant, que s'était-il passé à Santo-Giacomo pendant que je faisais mon expédition? Après plusieurs heures d'attente, le général Séras, impatient d'avoir des nouvelles, aperçoit, du haut de la montagne, de la fumée à l'horizon; son aide de camp place l'oreille sur un tambour posé à terre, et par ce moyen usité à la guerre, il entend le bruit lointain de la mousqueterie. Le général Séras, inquiet, et ne doutant plus que le détachement de cavalerie ne soit aux prises avec l'ennemi, prend un régiment d'infanterie pour se porter avec lui jusqu'à l'auberge. Arrivé là, il voit sous le hangar un cheval de housard attaché au râtelier: c'était celui du maréchal des logis Canon. L'aubergiste paraît, le générai le questionne et apprend que le sous-officier de housards n'a pas dépassé l'auberge, et qu'il est depuis plusieurs heures dans la salle à manger. Le général y entre, et que trouve-t-il? M. Canon endormi au coin du feu, et ayant devant lui un énorme jambon, deux bouteilles vides et une tasse de café! On réveille le pauvre maréchal des logis; il veut encore s'excuser en parlant de son indisposition subite; mais les restes accusateurs du formidable déjeuner qu'il venait de faire, ne permettaient pas de croire à sa maladie; aussi le général Séras le traita-t-il fort rudement. Sa colère s'augmentait à la pensée qu'un détachement de cinquante cavaliers, confié à la direction d'un simple soldat, avait probablement été détruit par l'ennemi, lorsque Pertelay et les deux housards qui l'accompagnaient arrivèrent au galop, annonçant notre triomphe et la prochaine arrivée de dix-sept prisonniers. Comme le général Séras, malgré cet heureux résultat, accablait encore M. Canon de reproches, Pertelay lui dit avec sa rude franchise: «Ne le grondez pas, mon général; il est si poltron que, s'il nous eût conduits, jamais l'expédition n'eût réussi!» Cette manière d'arranger les choses aggrava naturellement la position déjà si fâcheuse de M. Canon, que le général fit aussitôt arrêter.

J'arrivai sur ces entrefaites. Le général Séras cassa le pauvre M. Canon, et lui fit ôter ses galons en présence du régiment d'infanterie et des cinquante housards; puis, venant à moi, dont-il ignorait le nom, il me dit: «Vous avez parfaitement rempli une mission qu'on ne confie ordinairement qu'à des officiers; je regrette que les pouvoirs d'un général de division n'aillent pas jusqu'à pouvoir faire un sous-lieutenant; le général en chef seul a cette faculté, je lui demanderai ce grade pour vous, mais en attendant je vous nomme maréchal des logis.» Et il ordonna à son aide de camp de me faire reconnaître devant le détachement. Pour remplir cette formalité, l'aide de camp dut me demander mon nom, et ce fut seulement alors que le général Séras apprit que j'étais le fils de son camarade le général Marbot. Je fus bien aise de cette aventure, puisqu'elle devait prouver à mon père que la faveur n'avait pas décidé ma promotion.

CHAPITRE X

Nous rejoignons le général Championnet en Piémont.—Le général Macard.—Combats entre Coni et Mondovi.—Nous enlevons six pièces de canon.—Je suis nommé sous-lieutenant.—Je deviens aide de camp de mon père envoyé à Gênes, puis à Savone.

Les renseignements que le général Séras tira des prisonniers l'ayant déterminé à se porter en avant, le lendemain, il envoya l'ordre à sa division de descendre des hauteurs de San-Giacomo et de venir bivouaquer le soir même auprès de l'auberge. Les prisonniers furent expédiés sur Finale; quant aux chevaux, ils appartenaient de droit aux housards. Ils étaient tous bons, mais, suivant l'usage du temps, qui avait pour but de favoriser les officiers mal montés, un cheval de prise n'était jamais vendu que cinq louis. C'était un prix convenu, et l'on payait au comptant. Dès que le camp fut établi, la vente commença. Le général Séras, les officiers de son état-major, les colonels et chefs de bataillon des régiments de sa division, eurent bientôt enlevé nos dix-sept chevaux, qui produisirent la somme de 85 louis. Elle fut remise à mon détachement, qui, n'ayant pas reçu de solde depuis plus de six mois, fut enchanté de cette bonne aubaine, dont les housards m'attribuèrent le mérite.

J'avais quelques pièces d'or sur moi; aussi, pour payer ma bienvenue comme sous-officier, non seulement je ne voulus pas prendre la part qui me revenait sur la vente des chevaux de prise, mais j'achetai à l'aubergiste trois moutons, un énorme fromage et une pièce de vin, avec lesquels mon détachement fit bombance. Ce jour, l'un des plus beaux de ma vie, était le 10 frimaire an VIII.