Le 1er de housards prit part à tous les combats qui se livrèrent à cette époque dans le Piémont, et fut sur le point d'éprouver de très grandes pertes dans les rencontres avec la grosse cavalerie autrichienne. Après plusieurs marches et contremarches et une suite de petits engagements presque journaliers, le général en chef Championnet, ayant réuni la gauche et le centre de son armée entre Coni et Mondovi, attaqua, le 10 nivôse, plusieurs divisions de l'armée ennemie. Le combat eut lieu dans une plaine entrecoupée de monticules et de bouquets de bois.

Le 1er de housards, attaché à la brigade du général Beaumont, fut placé à l'extrémité de l'aile droite française. Vous savez que la quantité de cavaliers et d'officiers qui entre dans la composition d'un escadron est déterminée par les règlements. Notre régiment, ayant souffert dans les affaires précédentes, au lieu de mettre quatre escadrons en ligne, ne put en mettre ce jour-là que trois; mais cela fait, il restait une trentaine d'hommes hors les rangs, dont cinq sous-officiers. J'étais du nombre, ainsi que les deux Pertelay. On nous forma en deux pelotons, dont le brave et intelligent Pertelay jeune eut le commandement. Le général Beaumont, qui connaissait sa capacité, le chargea d'éclairer le flanc droit de l'armée, en lui donnant, sans autre instruction, l'ordre d'agir pour le mieux suivant les circonstances. Nous nous éloignons donc du régiment et allons explorer la contrée. Pendant ce temps, le combat s'engage vivement entre les deux corps d'armée. Une heure après, nous revenions sur les nôtres sans avoir rien rencontré sur les flancs, lorsque Pertelay jeune aperçoit en face de nous, et par conséquent à l'extrémité gauche de la ligne ennemie, une batterie de huit pièces dont le feu faisait beaucoup de ravages dans les rangs français.

Par une imprudence impardonnable, cette batterie autrichienne, afin d'avoir un tir plus assuré, s'était portée sur un petit plateau situé à sept ou huit cents pas en avant de la division d'infanterie à laquelle elle appartenait. Le commandant de cette artillerie se croyait en sûreté, parce que le point qu'il occupait dominant toute la ligne française, il pensait que si quelque troupe s'en détachait pour venir l'attaquer, il l'apercevrait, et aurait le temps de regagner la ligne autrichienne. Il n'avait pas considéré qu'un petit bouquet de bois, placé fort près du point qu'il occupait, pouvait recéler quelque parti français. Il n'en contenait point encore, mais Pertelay jeune résolut d'y conduire son peloton et de fondre de là sur la batterie autrichienne. Pour cacher son mouvement aux artilleurs ennemis, Pertelay jeune, sachant très bien qu'à la guerre on ne fait aucune attention à un cavalier isolé, nous expliqua son dessein, qui était de nous faire aller individuellement prendre un détour par un chemin creux pour nous rendre les uns après les autres derrière le bois placé à gauche de la batterie ennemie, puis de nous élancer de là tous à la fois sur elle, sans crainte de ses boulets, puisque nous arriverions par le flanc des pièces que nous enlèverions et conduirions à l'armée française. Le mouvement s'exécute sans que les artilleurs autrichiens le remarquent. Nous partons un à un, et nous gagnons par une marche circulaire le derrière du petit bois, où nous reformons le peloton. Pertelay jeune se met à notre tête, nous traversons le bois et nous nous élançons le sabre à la main sur la batterie ennemie, au moment où elle faisait un feu terrible sur nos troupes! Nous sabrons une partie des artilleurs; le reste se cache sous les caissons, où nos sabres ne peuvent les atteindre.

Selon les instructions données par Pertelay jeune, nous ne devions ni tuer, ni blesser les soldats du train, mais les forcer, la pointe du sabre au corps, à pousser leurs chevaux en avant et à conduire les pièces jusqu'à ce que nous ayons atteint la ligne française. Cet ordre fut parfaitement exécuté pour six pièces, dont les conducteurs restés à cheval obéirent à ce qu'on leur prescrivit; mais ceux des deux autres canons, soit par frayeur, soit par résolution, se jetèrent à bas de leurs chevaux, et bien que quelques housards prissent ces animaux par la bride, ils ne voulurent pas marcher. Les bataillons ennemis peu éloignés arrivent au pas de course au secours de leur batterie; les minutes étaient des heures pour nous; aussi Pertelay jeune, satisfait d'avoir pris six pièces, ordonna-t-il d'abandonner les autres et de nous diriger au galop avec notre capture sur l'armée française.

Cette mesure était prudente, elle devint fatale à notre brave chef, car à peine eûmes-nous commencé notre retraite, que les artilleurs et leurs chefs, sortant de dessous les caissons où ils avaient trouvé un asile assuré contre nos sabres, chargent à mitraille les deux pièces que nous n'avions pu enlever, et nous envoient une grêle de biscaïens dans les reins!…

Vous concevez que trente cavaliers, six pièces attelées chacune de six chevaux conduits par trois soldats du train, tout cela, marchant en désordre, présente une grande surface; aussi les biscaïens portèrent-ils presque tous. Nous eûmes deux sous-officiers et plusieurs housards tués ou blessés, ainsi qu'un ou deux conducteurs; quelques chevaux furent aussi mis hors de combat, de sorte que la plupart des attelages, se trouvant désorganisés, ne pouvaient plus marcher. Pertelay jeune, conservant le plus grand sang-froid, ordonne de couper les traits des chevaux tués ou hors de service, de remplacer par des housards les conducteurs morts ou blessés, et de continuer rapidement notre course. Mais les quelques minutes que nous avions perdues à faire cet arrangement avaient été utilisées par le chef de la batterie autrichienne; il nous lance une seconde bordée de mitraille, qui nous cause de nouvelles pertes. Cependant nous étions si acharnés, si résolus à ne pas abandonner les six pièces que nous venions de prendre, que nous parvenons encore à tout réparer tant bien que mal et à nous remettre en marche. Déjà nous allions toucher la ligne française, et nous nous trouvions hors de la portée de la mitraille, lorsque l'officier d'artillerie ennemie fait changer les projectiles et nous envoie deux boulets, dont l'un fracasse les reins du pauvre Pertelay jeune!

Cependant notre attaque sur la batterie autrichienne et son résultat avaient été aperçus par l'armée française, dont les généraux portèrent les lignes en avant. Les ennemis reculèrent, ce qui permit aux débris du peloton du 1er de housards de revenir sur le terrain où nos malheureux camarades étaient tombés. Près d'un tiers du détachement était tué ou blessé. Nous étions cinq sous-officiers au commencement de l'action, trois avaient péri: il ne restait plus que Pertelay aîné et moi. Le pauvre garçon était blessé et souffrait encore plus moralement que physiquement, car il adorait son frère, que nous regrettions tous aussi bien vivement! Pendant que nous lui rendions les derniers devoirs et relevions les blessés, le général Championnet arriva auprès de nous avec le général Suchet, son chef d'état-major. Le général en chef avait vu la belle conduite du peloton. Il nous réunit auprès des six pièces que nous venions d'enlever, et après avoir donné les plus grands éloges au courage avec lequel nous avions débarrassé l'armée française d'une batterie qui lui faisait éprouver de très grandes pertes, il ajouta que pour nous récompenser d'avoir ainsi sauvé la vie à un grand nombre de nos camarades, et contribué au succès de la journée, il voulait user du pouvoir que lui donnait un décret récent du premier Consul, qui venait d'instituer des armes d'honneur, et qu'il accordait au peloton trois sabres d'honneur et une sous-lieutenance, nous autorisant à désigner nous-mêmes ceux qui devraient recevoir ces récompenses. Nous regrettions encore plus vivement la perte du brave Pertelay jeune, qui aurait fait un si bon officier! Pertelay aîné, un brigadier et un housard obtinrent des sabres d'honneur qui, trois ans après, donnèrent droit à la croix de la Légion d'honneur. Il restait à désigner celui d'entre nous qui aurait une sous-lieutenance. Tous mes camarades prononcèrent mon nom, et le général en chef, se rappelant ce que le général Séras lui avait écrit sur la conduite que j'avais tenue à San-Giacomo, me nomma sous-lieutenant!… Il n'y avait qu'un mois que j'étais maréchal des logis. Je dois avouer cependant que dans l'attaque et l'enlèvement des pièces, je n'avais rien fait de plus que mes camarades; mais, ainsi que je l'ai déjà dit, aucun de ces bons Alsaciens ne se sentait en état de commander et d'être officier. Ils me désignèrent donc à l'unanimité, et le général en chef voulut bien tenir compte de la proposition que le général Séras avait faite précédemment en ma faveur; peut-être aussi, je dois le dire, fut-il bien aise de faire plaisir à mon père. Ce fut du moins ainsi que celui-ci apprécia mon prompt avancement, car dès qu'il en fut informé, il m'écrivit pour me défendre d'accepter. J'obéis; mais comme mon père avait écrit dans le même sens au général Suchet, chef d'état-major, celui-ci lui ayant répondu que le général en chef se trouverait certainement blessé qu'un de ses généraux de division eût la prétention de désapprouver les nominations qu'il avait faites en vertu de pouvoirs à lui conférés par le gouvernement, mon père m'autorisa à accepter, et je fus reconnu sous-lieutenant le 10 nivôse an VII (décembre 1799).

Je fus un des derniers officiers promus par le général Championnet, qui, n'ayant pu se maintenir en Piémont devant des forces supérieures, se vit contraint de repasser l'Apennin et de ramener l'armée dans la Ligurie. Ce général éprouva tant de douleur, en voyant une partie de ses troupes se débander, parce qu'on ne lui donnait plus le moyen de les nourrir, qu'il mourut le 25 nivôse, quinze jours après m'avoir fait officier. Mon père, se trouvant le plus ancien général de division, fut provisoirement investi du commandement en chef de l'armée d'Italie, dont le quartier général était à Nice. Il s'y rendit et s'empressa de renvoyer en Provence le peu de cavalerie qui restait encore, car il n'existait plus aucune provision de fourrages en Ligurie. Le 1er de housards rentra donc en France, mais mon père me retint pour remplir auprès de lui les fonctions d'aide de camp.

Pendant notre séjour à Nice, mon père reçut du ministre de la guerre l'ordre d'aller prendre le commandement de l'avant-garde de l'armée du Rhin, où son chef d'état-major, le colonel Ménard, devait le suivre. Nous fûmes tous fort satisfaits de cette nouvelle situation, car la misère avait jeté les troupes de l'armée d'Italie dans un tel désordre qu'il paraissait impossible de se maintenir en Ligurie; mon père n'était pas fâché de s'éloigner d'une armée en décomposition, qui allait ternir ses lauriers par une honteuse retraite, dont le résultat serait de se faire rejeter en France derrière le Var. Mon père se prépara donc à partir dès que le général Masséna, nommé pour le remplacer, serait arrivé, et il dépêcha pour Paris M. Gault, son aide de camp, afin d'y acheter des cartes et faire divers préparatifs pour notre campagne sur le Rhin. Mais le destin en avait décidé autrement, et la tombe de mon malheureux père était marquée sur la terre d'Italie!

Masséna, en arrivant, ne trouva plus que l'ombre d'une armée: les troupes sans paye, presque sans habits et sans chaussures, ne recevant que le quart de la ration, mouraient d'inanition ou bien d'une épidémie affreuse, résultat des privations intolérables dont elles étaient accablées; les hôpitaux étaient remplis et manquaient de médicaments. Aussi des bandes de soldats, et même des régiments entiers, abandonnaient journellement leur poste, se dirigeant vers le pont du Var, dont ils forçaient le passage pour se rendre en France et se répandre dans la Provence, quoiqu'ils se déclarassent prêts à revenir quand on leur donnerait du pain! Les généraux ne pouvaient lutter contre tant de misère; leur découragement augmentait chaque jour, et tous demandaient des congés ou se retiraient sous prétexte de maladie.