La ténacité courageuse avec laquelle Masséna avait défendu la ville de Gênes allait avoir d'immenses résultats. Le chef d'escadron Franceschi, envoyé par Masséna auprès du premier Consul, était parvenu, tant en allant qu'en revenant, à passer de nuit au milieu de la flotte ennemie. Il rentra à Gênes le 6 prairial, en disant qu'il avait laissé Bonaparte descendant le grand Saint-Bernard à la tête de l'armée de réserve!… Le feld-maréchal Mélas était tellement convaincu de l'impossibilité de conduire une armée à travers les Alpes que, pendant qu'une partie de ses troupes, sous le général Ott, nous bloquait, il était parti avec le surplus pour aller, à cinquante lieues de là, attaquer le général Suchet sur le Var, pour pénétrer ensuite en Provence, donnant, ainsi au premier Consul la facilité de pénétrer sans résistance en Italie; aussi l'armée de réserve était-elle entrée à Milan avant que les Autrichiens eussent cessé de traiter son existence de chimère. La résistance de Gênes avait donc opéré une puissante diversion en faveur de la France. Une fois en Italie, le premier Consul aurait désiré venir au plus tôt secourir la brave garnison de cette place, mais il fallait pour cela qu'il réunît toutes ses troupes, ainsi que les parcs d'artillerie et de munitions de guerre, dont le passage à travers les défilés des Alpes éprouvait de grandes difficultés. Ce retard donna au maréchal Mélas le temps d'accourir de Nice, avec ses principales forces, pour s'opposer au premier Consul, qui dès lors ne pouvait continuer sa marche sur Gênes avant d'avoir battu l'armée autrichienne.
Mais pendant que Bonaparte et Mélas faisaient dans le Piémont et dans le Milanais des marches et contre-marches, pour se préparer à la bataille qui devait décider du sort de l'Italie et de celui de la France, la garnison de Gênes se trouvait réduite aux derniers abois. Le typhus faisait d'affreux ravages; les hôpitaux étaient devenus d'affreux charniers; la misère était à son comble. Presque tous les chevaux avaient été mangés, et bien que bon nombre de troupes ne reçussent depuis longtemps qu'une demi-livre de très mauvaise nourriture, la distribution du lendemain n'était pas assurée; il ne restait absolument rien lorsque, le 15 prairial, le général en chef réunit chez lui tous les généraux et les colonels, pour leur annoncer qu'il était déterminé à tenter de faire une trouée avec ce qui lui restait d'hommes valides, afin de gagner Livourne. Mais tous les officiers lui déclarèrent à l'unanimité que les troupes n'étaient plus en état de soutenir un combat, ni même une simple marche, si, avant le départ, on ne leur donnait assez de nourriture pour réparer leurs forces… et les magasins étaient absolument vides… Le général Masséna, considérant alors qu'après avoir exécuté les ordres du premier Consul en faisant son entrée en Italie, il était de son devoir de sauver les débris d'une garnison qui avait si vaillamment combattu, et que la patrie avait intérêt à conserver, prit enfin la résolution de traiter de l'évacuation de la place, car il ne voulut pas que le mot capitulation fût prononcé.
Depuis plus d'un mois, l'amiral anglais et le général Ott avaient fait proposer une entrevue au général Masséna, qui s'y était toujours refusé; mais enfin, dominé par les circonstances, il fit dire à ces officiers qu'il acceptait. La conférence eut lieu dans la petite chapelle qui se trouve au milieu du pont de Conegliano et qui, par sa position, se trouvait-entre la mer, les postes français et ceux des Autrichiens. Les états-majors français, autrichien et anglais occupaient les deux extrémités du pont. J'assistai à cette scène si pleine d'intérêt.
Les généraux étrangers donnèrent à Masséna des marques particulières de déférence, d'estime et de considération, et bien qu'il imposât des conditions défavorables pour eux, l'amiral Keith lui répétait à chaque instant: «Monsieur le général, votre défense est trop héroïque pour qu'on puisse rien vous refuser!…» Il fut donc convenu que la garnison ne serait pas prisonnière, qu'elle garderait ses armes, se rendrait à Nice, et pourrait, le lendemain de son arrivée dans cette ville, prendre part aux hostilités.
Le général Masséna, comprenant combien il était important que le premier Consul ne fût pas amené à faire quelque mouvement compromettant, par le vif désir qu'il devait avoir de venir secourir Gênes, demandait que le traité portât qu'il serait accordé passage, au travers de l'armée autrichienne, à deux officiers, qu'il se proposait d'envoyer au premier Consul, pour l'informer de l'évacuation de la place par les troupes françaises. Le général Ott s'y opposait, parce qu'il comptait partir bientôt avec vingt-cinq mille hommes du corps de blocus, pour aller joindre le feld-maréchal Mélas, et qu'il ne voulait pas que les officiers français, envoyés par le général Masséna, prévinssent le premier Consul de sa marche. Mais l'amiral Keith leva cette difficulté. On allait signer le traité, lorsque plusieurs coups de canon se firent entendre dans le lointain, au milieu des montagnes!… Masséna posa la plume en s'écriant: «Voilà le premier Consul qui arrive avec son armée!…» Les généraux étrangers restent stupéfaits, mais, après une longue attente, on reconnut que le bruit provenait du tonnerre, et Masséna se résolut à conclure.
Les regrets portaient non seulement sur la perte du complément de gloire que la garnison et son chef auraient acquis, s'ils eussent pu conserver Gênes jusqu'à l'arrivée du premier Consul; mais Masséna aurait désiré, en résistant quelques jours encore, retarder d'autant le départ du corps du général Ott. Il prévoyait bien que le général devait se rendre vers le feld-maréchal Mélas, auquel il serait d'une grande utilité pour la bataille que celui-ci allait livrer au premier Consul. Cette crainte, bien que fondée, ne se réalisa pas, car le général Ott ne put rejoindre la grande armée autrichienne que le lendemain de la bataille de Marengo, dont le résultat eût été bien différent pour nous, si les Autrichiens, que nous eûmes tant de peine à vaincre, eussent eu vingt-cinq mille hommes de plus à nous opposer. Ainsi, non seulement la puissante diversion que Masséna avait faite en défendant Gênes avait ouvert le passage des Alpes et livré le Milanais à Bonaparte, mais encore elle le débarrassa de vingt-cinq mille ennemis le jour de la bataille de Marengo.
Les Autrichiens prirent possession, le 16 prairial, de la ville de
Gênes, dont le siège avait duré deux mois complets!…
Notre général en chef attachait tant d'importance à ce que le premier Consul fût prévenu en temps opportun du traité qu'il venait de conclure, qu'il avait demandé un sauf-conduit pour deux aides de camp, afin que si l'un des deux tombait malade, l'autre pût porter sa dépêche, et comme il pouvait être utile que l'officier chargé de cette mission parlât italien, le général Masséna la confia au commandant Graziani, Piémontais ou Romain au service de la France; mais notre général en chef, le plus soupçonneux de tous les hommes, craignant qu'un étranger se laissât gagner par les Autrichiens et ne fît pas toute la diligence possible, m'adjoignit à lui, en me recommandant, en particulier, de hâter sa marche jusqu'à ce que nous eussions joint le premier Consul. Cette recommandation était inutile. M. Graziani était un homme rempli de bons sentiments et qui comprenait l'importance de sa mission.
Nous partîmes le 16 prairial de Gênes, où je laissai Colindo que je comptais y venir prendre sous peu de jours, car on savait que l'armée du premier Consul était peu éloignée. M. Graziani et moi le joignîmes le lendemain soir à Milan.
Le général Bonaparte me parla avec intérêt de la perte que je venais de faire et me promit de me servir de père si je me conduisais bien, et il a tenu parole. Il ne pouvait se lasser de nous questionner, M. Graziani et moi, sur ce qui s'était passé dans Gênes, ainsi que sur la force et la marche des corps autrichiens que nous avions traversés pour venir à Milan. Il nous retint auprès de lui et nous fit prêter des chevaux de ses écuries, car nous avions voyagé sur des mulets de poste.