L'Empereur traitait habituellement les officiers avec bonté, mais il était un point sur lequel il était peut-être trop sévère, car il rendait les colonels responsables du maintien d'un grand nombre d'hommes dans les rangs de leur régiment, et comme c'est précisément ce qu'il y a de plus difficile à obtenir en campagne, c'était là-dessus que l'Empereur était le plus trompé. Les chefs de corps craignaient tant de lui déplaire, qu'ils s'exposaient à ce qu'on leur donnât à combattre un nombre d'ennemis disproportionné à la force de leurs troupes, plutôt que d'avouer que les maladies, la fatigue et la nécessité de se procurer des vivres avaient forcé beaucoup de soldats à rester en arrière. Aussi Napoléon, malgré sa puissance, n'a-t-il jamais su exactement le nombre de combattants dont il pouvait disposer un jour de bataille.

Or, il advint que, pendant notre séjour à Brünn, l'Empereur, dans une des courses incessantes qu'il faisait pour visiter les positions et les divers corps d'armée, aperçut les chasseurs à cheval de sa garde en marche pour changer de cantonnement. Il affectionnait particulièrement ce régiment, dont ses guides d'Italie et d'Égypte formaient le noyau. L'Empereur, dont le coup d'œil exercé appréciait très exactement la force des colonnes, trouvant celle-ci très diminuée, sortit de sa poche un petit carnet, et l'ayant parcouru, il fit appeler le général Morland, colonel des chasseurs à cheval de la garde, et lui dit d'un ton sévère: «Votre régiment est porté sur mes notes comme ayant mille deux cents combattants, et bien que vous n'ayez pas encore été engagé avec l'ennemi, vous n'avez pas là plus de huit cents cavaliers: que sont devenus les autres?…»

Le général Morland, excellent et très brave officier de guerre, mais n'ayant pas la réplique facile, resta presque interdit, et répondit dans son langage franco-alsacien qu'il ne manquait qu'un très petit nombre d'hommes. L'Empereur soutint qu'il y en avait près de quatre cents de moins, et pour en avoir le cœur net, il voulut les faire compter à l'instant. Mais comme il savait que Morland était fort aimé de son état-major, et qu'il craignait les complaisances, il crut être plus sûr de son fait en prenant un officier qui n'appartenait ni à sa maison, ni à sa garde, et m'apercevant, il m'ordonna de compter les chasseurs et de venir rendre compte à lui-même de leur nombre. Cela dit, l'Empereur s'éloigne au galop. Je commençai mon opération, qui était d'autant plus facile que les cavaliers marchaient au pas sur quatre de front. Le pauvre général Morland, qui savait combien l'évaluation de Napoléon approchait de l'exactitude, était dans une grande agitation, car il prévoyait que mon rapport allait attirer sur lui une très sévère réprimande. Il me connaissait à peine, et n'osait me proposer de me compromettre pour lui épargner un désagrément. Il restait donc là silencieusement auprès de moi, lorsque, heureusement pour lui, son capitaine adjudant-major vint le rejoindre. Cet officier, nommé Fournier, avait débuté dans la carrière militaire comme sous-aide chirurgien; puis, devenu chirurgien-major et se sentant plus de vocation pour le sabre que pour la lancette, il avait demandé et obtenu de prendre rang parmi les officiers combattants, et Morland, avec lequel il avait servi jadis, l'avait fait entrer dans la garde.

J'avais beaucoup connu le capitaine Fournier, lorsqu'il était encore chirurgien-major. Je lui avais même gardé de très grandes obligations, car non seulement il avait pansé mon père au moment où il venait d'être blessé, mais il l'avait suivi à Gênes, où, tant que mon père exista, il vint plusieurs fois par jour pour lui prodiguer ses soins; si les médecins chargés de combattre le typhus eussent été aussi assidus et aussi zélés que Fournier, mon père n'aurait peut-être pas succombé. Je m'étais dit cela bien souvent; aussi fis-je l'accueil le plus amical à Fournier, que je n'avais d'abord pas reconnu sous la pelisse de capitaine de chasseurs. Le général Morland, témoin du plaisir que nous avions à nous revoir, conçut l'espoir de profiter de notre amitié réciproque pour m'amener à ne pas dire à l'Empereur combien il y avait de chasseurs hors des rangs. Il tire donc son adjudant-major à part, confère un moment avec lui; puis le capitaine vient me supplier, au nom de notre ancienne amitié, d'éviter au général Morland un fort grand désagrément, en cachant à l'Empereur l'affaiblissement de l'effectif du régiment. Je refusai positivement et continuai à compter. L'estimation de l'Empereur était fort exacte, car il n'y avait que huit cents et quelques chasseurs présents: il en manquait donc quatre cents.

Je partais pour aller faire mon rapport, lorsque le général Morland et le capitaine Fournier renouvelèrent leurs instances auprès de moi, en me faisant observer que la plus grande partie des hommes absents, étant restés en arrière pour différentes causes, rejoindraient sous peu, et que, comme il était probable que l'Empereur ne livrerait pas bataille avant d'avoir fait venir les divisions Friant et Gudin, qui se trouvaient encore aux portes de Vienne, à trente-six lieues de nous, cela prendrait plusieurs jours, pendant lesquels les chasseurs de la garde restés en arrière rejoindraient l'étendard. Ils ajoutèrent que l'Empereur était d'ailleurs trop occupé pour vérifier le rapport-que j'allais lui faire. Je ne me dissimulai pas qu'on me demandait de tromper l'Empereur, ce qui était très mal; mais je sentais aussi que je devais beaucoup de reconnaissance à M. Fournier pour les soins vraiment affectueux qu'il avait donnés à mon père mourant. Je me laissai donc entraîner et promis de dissimuler une grande partie de la vérité.

À peine fus-je seul, que je compris l'énormité de ma faute; mais il était trop tard… L'essentiel était de m'en tirer le moins mal possible. Pour cela, je me gardai bien de reparaître devant l'Empereur tant qu'il fut à cheval, car j'avais à craindre qu'il ne se portât au bivouac de chasseurs, dont la faiblesse numérique, le frappant derechef, démentirait mon rapport, ce qui m'aurait très gravement compromis. Je rusai donc, et ne revins au quartier impérial qu'à la nuit close, et lorsque Napoléon, ayant mis pied à terre, était rentré dans ses appartements. Introduit auprès de lui pour lui rendre compte de ma mission, je le trouvai étendu tout de son long sur une immense carte posée sur le plancher. Dès qu'il m'aperçut, il s'écria: «Eh bien! Marbot, combien y a-t-il de chasseurs à cheval présents dans ma garde? Leur nombre est-il de douze cents, comme le prétend Morland?»—«Non, Sire, je n'en ai compté que onze cent vingt, c'est-à-dire quatre-vingts de moins!»—«J'étais bien sûr qu'il en manquait beaucoup!…» Le ton dont l'Empereur prononça ces dernières paroles prouva qu'il s'attendait à un déficit beaucoup plus considérable; et en effet, s'il n'eût manqué que quatre-vingts hommes sur un régiment de douze cents qui venait de faire cinq cents lieues en hiver, en couchant presque toutes les nuits au bivouac, c'eût été fort peu; aussi lorsqu'en allant dîner, l'Empereur traversa la pièce où se réunissaient les chefs de la garde, il se borna à dire à Morland: «Vous voyez bien!… il vous manque quatre-vingts chasseurs; c'est près d'un escadron!… Avec quatre-vingts de ces braves, on arrêterait un régiment russe! Il faut tenir la main à ce que les hommes ne restent pas en arrière.» Puis, passant au chef des grenadiers à pied, dont l'effectif des soldats présents était aussi beaucoup diminué, Napoléon lui fit une forte réprimande. Morland, s'estimant très heureux d'en être quitte pour quelques observations, s'approcha de moi, dès que l'Empereur fut à table, vint me remercier vivement, et m'apprendre qu'une trentaine de chasseurs venaient de rejoindre, et qu'un courrier arrivant de Vienne en avait rencontré plus de cent entre Znaïm et Brünn et beaucoup d'autres en deçà d'Hollabrünn, ce qui donnait la certitude qu'avant quarante-huit heures le régiment aurait récupéré la plus grande partie de ses pertes. Je le désirais autant que lui, car je comprenais la difficulté de la position dans laquelle mon trop de reconnaissance pour Fournier m'avait placé. Je ne pus dormir de la nuit, tant je redoutais le juste courroux de l'Empereur, à la confiance duquel j'avais gravement manqué.

Ma perplexité fut encore plus grande le lendemain, lorsque Napoléon, visitant les troupes selon son habitude, se dirigea vers le bivouac des chasseurs de la garde, car une simple question adressée par lui à un officier pouvait tout dévoiler. Je me considérais donc comme perdu, lorsque j'entendis la musique des troupes russes campées sur les hauteurs de Pratzen, à une demi-lieue de nos postes. Poussant alors mon cheval vers la tête du nombreux état-major avec lequel j'accompagnais l'Empereur, je m'approchais le plus près possible de celui-ci et dis à haute voix: «Il se fait sans doute quelque mouvement dans le camp des ennemis, car voilà leur musique qui joue des marches…» L'Empereur qui entendit mes observations quitta brusquement le sentier qui conduisait au bivouac de sa garde, et se dirigea vers Pratzen, pour examiner ce qui se passait dans l'avant-garde ennemie. Il resta longtemps en observation, et la nuit approchant, il rentra à Brünn sans aller voir ses chasseurs. Je fus ainsi plusieurs jours dans des transes mortelles, bien que j'apprisse l'arrivée successive de nombreux détachements. Enfin, l'approche de la bataille et les grandes occupations de l'Empereur éloignèrent de son esprit la pensée de faire la vérification que j'avais tant redoutée; mais la leçon fut bonne pour moi. Aussi, lorsque, devenu colonel, j'étais questionné par l'Empereur sur le nombre des combattants présents dans les escadrons de mon régiment, je déclarais toujours l'exacte vérité.

CHAPITRE XXVI

L'ambassadeur de Prusse et Napoléon.—Austerlitz.—Je sauve un sous-officier russe sous les yeux de l'Empereur dans l'étang de Satschan.

Si Napoléon était souvent trompé, il usait souvent aussi de ruse pour faire réussir ses projets, ainsi que le prouve la comédie diplomatico-militaire que je vais raconter, et dans laquelle je jouai mon rôle. Pour bien comprendre ceci, qui vous donnera la clef des intrigues, causes, l'année suivante, de la guerre entre Napoléon et le roi de Prusse, il faut nous reporter à deux mois en arrière, au moment où les troupes françaises, parties des rives de l'Océan, se dirigeaient à marches forcées sur le Danube. Pour se rendre du Hanovre sur le haut Danube, le premier corps d'armée, commandé par Bernadotte, n'avait pas de chemin plus court que de passer par Anspach. Ce petit pays appartenait à la Prusse; mais comme il était assez éloigné de son territoire, dont plusieurs principautés de troisième ordre le séparaient, on l'avait toujours considéré dans les anciennes guerres comme un territoire neutre, sur lequel chaque parti pouvait passer, en payant ce qu'il prenait et en s'abstenant de toute hostilité.