L'ordre de l'Empereur portait que la ville devait, le jour de l'entrée de nos troupes, donner comme bienvenue un louis d'or à chaque soldat, deux aux caporaux, trois aux sergents, dix aux sous-lieutenants et ainsi de suite!… Les habitants devaient, en outre, loger, nourrir la troupe et payer pour frais de table, savoir: au maréchal six cents francs par jour, aux généraux de division quatre cents, aux généraux de brigade deux cents, aux colonels cent: le Sénat était tenu d'envoyer tous les mois un million de francs au Trésor impérial à Paris.

Les autorités de Francfort, épouvantées d'une contribution aussi exorbitante, coururent chez l'envoyé de France; mais celui-ci, auquel Napoléon avait donné des instructions, leur répondit: «Vous prétendiez que pas un seul Français n'avait échappé au fer des Russes; l'empereur Napoléon a donc voulu vous mettre à même de compter ceux dont se compose un seul corps de la grande armée: il y en a six autres d'égale force, et la garde viendra ensuite…» Cette réponse, rapportée aux habitants, les plongea dans la consternation, car, quelque immenses qu'aient été leurs richesses, ils eussent été ruinés si cet état de choses eût duré quelque temps. Mais le maréchal Augereau ayant fait appel à la clémence de l'Empereur en faveur des Francfortois, il reçut l'autorisation de faire ce qu'il voudrait, de sorte qu'il prit sur lui de ne garder dans la ville que son état-major et un seul bataillon: les autres troupes furent réparties dans les principautés voisines. Dès ce moment, la joie reparut, et les habitants, pour témoigner leur reconnaissance au maréchal Augereau, lui donnèrent un grand nombre de fêtes. J'étais logé chez un riche négociant nommé M. Chamot. Je passai près de huit mois chez lui, pendant lesquels il fut, ainsi que sa famille, plein d'attentions pour moi.

CHAPITRE XXVIII

Missions auprès de l'Empereur et du roi de Prusse.—Situation de la
Prusse.

Pendant que nous étions à Francfort, un accident très douloureux survenu à un officier du 7e corps me valut une double mission, dont la première partie fut très pénible, et la seconde fort agréable et même brillante.

À la suite d'une fièvre cérébrale, le lieutenant N…, du 7e chasseurs, tomba complètement en enfance; le maréchal Augereau me chargea de conduire ce pauvre jeune homme à Paris d'abord, auprès de Murat, qui s'y était toujours intéressé, et ensuite dans le Quercy, si celui-ci m'en priait. Comme je n'avais pas vu ma mère depuis mon départ pour la campagne d'Austerlitz, et la savais non loin de Saint-Céré, au château de Bras, que mon père avait acheté quelque temps avant sa mort, je reçus avec plaisir une mission qui, tout en me mettant à même de rendre service au maréchal Murat, me permettait d'aller passer quelques jours auprès de ma mère. Le maréchal me prêta une bonne calèche, et je pris la route de Paris. Mais la chaleur et l'insomnie exaltèrent tellement mon pauvre camarade que, passant de l'idiotisme à la fureur, il faillit me tuer d'un coup de clef de voiture. Je ne fis jamais un voyage plus désagréable. Enfin, j'arrivai à Paris et conduisis le lieutenant N… auprès de Murat, qui résidait pendant la belle saison au château de Neuilly. Le maréchal me pria d'achever la tâche que j'avais commencée et de conduire N… dans le Quercy. J'y consentis, dans l'espoir de revoir ma mère, tout en faisant observer que je ne pouvais partir que dans vingt-quatre heures, le maréchal Augereau m'ayant chargé de dépêches pour l'Empereur, que j'allai rejoindre à Rambouillet, où je me rendis officiellement le jour même.

J'ignore ce que contenaient les dépêches dont j'étais porteur, mais elles rendirent l'Empereur fort soucieux. Il manda M. de Talleyrand et partit avec lui pour Paris, où il m'ordonna de le suivre et de me présenter chez le maréchal Duroc le soir. J'obéis.

J'attendais depuis longtemps dans un des salons des Tuileries, lorsque le maréchal Duroc, sortant du cabinet de l'Empereur dont il laissa la porte entr'ouverte, ordonna de vive voix à un officier d'ordonnance de se préparer à partir en poste pour une longue mission. Mais Napoléon s'écria: «Duroc, c'est inutile, puisque nous avons ici Marbot qui va rejoindre Augereau; il poussera jusqu'à Berlin, dont Francfort est à moitié chemin.» En conséquence, le maréchal Duroc me prescrivit de me préparer à me rendre à Berlin avec les dépêches de l'Empereur. Cela me contraria, parce qu'il fallait renoncer à aller embrasser ma mère; mais force fut de me résigner. Je courus donc à Neuilly prévenir Murat. Quant à moi, croyant ma nouvelle mission très pressée, je retournai aux Tuileries; mais le maréchal Duroc me donna jusqu'au lendemain matin. J'y fus au lever de l'aurore, on me remit au soir; puis le soir au lendemain, et ainsi de suite pendant plus de huit jours.

Cependant, je prenais patience, parce que chaque fois que je me présentais, le maréchal Duroc ne me tenait qu'un instant, ce qui me permettait de courir dans Paris. Duroc m'avait remis une somme assez forte, destinée à renouveler mes uniformes tout à neuf, afin de paraître sur un bon pied devant le roi de Prusse, entre les mains duquel je devais remettre moi-même une lettre de l'Empereur. Vous voyez que Napoléon ne négligeait aucun détail, lorsqu'il s'agissait de relever le militaire français aux yeux des étrangers.

Je partis enfin, après avoir reçu les dépêches et les instructions de l'Empereur, qui me recommanda surtout de bien examiner les troupes prussiennes, leur tenue, leurs armes, leurs chevaux, etc… M. de Talleyrand me remit un paquet pour M. Laforest, ambassadeur de France à Berlin, chez lequel je devais descendre. Arrivé à Mayence, qui se trouvait alors faire partie du territoire français, j'appris que le maréchal Augereau était à Wiesbaden. Je m'y rendis et le surpris fort en lui disant que j'allais à Berlin par ordre de l'Empereur. Il m'en félicita et m'ordonna de continuer ma route. Je marchai nuit et jour par un temps superbe du mois de juillet, et arrivai à Berlin un peu fatigué. À cette époque, les routes de Prusse n'étant pas encore ferrées, on roulait presque toujours au pas sur un sable mouvant où les voitures, enfonçant profondément, soulevaient des nuages de poussière insupportables.