Le même jour, le prince Louis se trouvait, avec un corps de dix mille hommes, posté à Saalfeld. Cette ville est située sur les rives de la Saale, au milieu d'une plaine à laquelle on arrive en traversant des montagnes fort abruptes. Les corps des maréchaux Lannes et Augereau s'avançant sur Saalfeld par ces montagnes, le prince Louis, puisqu'il voulait attendre les Français, aurait dû se placer dans cette contrée difficile et remplie de défilés étroits, où peu de troupes peuvent en arrêter de fort nombreuses; mais il négligea cet avantage, probablement par suite de la persuasion où il était que les troupes prussiennes valaient infiniment mieux que les troupes françaises. Il poussa même le mépris de toute précaution jusqu'à placer une partie de ses forces en avant d'un ruisseau marécageux, ce qui rendait leur retraite fort difficile en cas de revers. Le vieux général Muller, Suisse au service de la Prusse, que le Roi avait placé auprès de son neveu pour modérer sa fougue, ayant fait à celui-ci quelques observations à ce sujet, le prince Louis les reçut fort mal, en ajoutant que pour battre les Français il n'était pas besoin de prendre tant de précautions, et qu'il suffisait de tomber dessus dès qu'ils paraîtraient.
Ils parurent le 10 au matin, le corps du maréchal Lannes en première ligne, celui d'Augereau en seconde; mais ce dernier n'arriva pas à temps pour prendre part au combat. Sa présence était d'ailleurs inutile, les troupes du maréchal Lannes se trouvant plus que suffisantes. En attendant que son corps d'armée fût sorti du défilé, le maréchal Augereau, suivi de son état-major, se plaça sur un mamelon d'où nous dominions parfaitement la plaine et pouvions suivre de l'œil toutes les péripéties du combat.
Le prince Louis aurait encore pu faire retraite sur le corps prussien qui occupait Iéna; mais ayant été le premier instigateur de la guerre, il lui parut inconvenant de se retirer sans combattre. Il fut bien cruellement puni de sa témérité. Le maréchal Lannes, profitant habilement des hauteurs au bas desquelles le prince Louis avait si imprudemment déployé ses troupes, les fit d'abord mitrailler par son artillerie, et dès qu'il les eut ébranlées, il lança plusieurs masses d'infanterie qui, descendant rapidement des hauteurs, fondirent comme un torrent impétueux sur les bataillons prussiens et les enfoncèrent en un instant!… Le prince Louis, éperdu, et reconnaissant probablement sa faute, espéra la réparer en se mettant à la tête de sa cavalerie, avec laquelle il attaqua impétueusement les 9e et 10e de housards. Il obtint d'abord quelque succès; mais nos housards, ayant fait avec furie une nouvelle charge, rejetèrent la cavalerie prussienne dans les marais, tandis que leur infanterie fuyait en désordre devant la nôtre.
Au milieu de la mêlée, le prince Louis s'étant trouvé aux prises avec un sous-officier du 10e de housards, nommé Guindet, qui le sommait de se rendre, répondit par un coup du tranchant de son épée qui coupa la figure du Français; alors celui-ci, passant son sabre au travers du corps du prince, l'étendit raide mort!…
Après le combat et la déroute complète de l'ennemi, le corps du prince ayant été reconnu, le maréchal Lannes le fit honorablement porter au château de Saalfeld, où il fut remis à la famille princière de ce nom, alliée à la maison royale de Prusse, et chez laquelle le prince Louis avait passé la journée et la soirée précédentes à se réjouir de la prochaine arrivée des Français et même, dit-on, à donner un bal aux dames du lieu. À présent on le leur rapportait vaincu et mort!… Je vis le lendemain le corps du prince étendu sur une table de marbre; on avait fait disparaître toutes traces de sang; il était nu jusqu'à la ceinture, ayant encore sa culotte de peau et ses bottes, et paraissait dormir. Il était vraiment beau! Je ne pus m'empêcher de faire de tristes réflexions sur l'instabilité des choses humaines, en voyant ce qui restait de ce jeune homme, né sur les marches d'un trône, et naguère encore si aimé, si entouré et si puissant!… La nouvelle de la mort du prince Louis jeta la consternation dans l'armée ennemie, ainsi que dans toute la Prusse, dont il était adoré.
Le 7e corps passa la journée du 11 à Saalfeld. Nous allâmes le 12 à Neustadt et le 13 à Kala, où nous rencontrâmes quelques débris des troupes prussiennes battues devant Saalfeld. Le maréchal Augereau les ayant fait attaquer, elles opposèrent très peu de résistance et mirent bas les armes. Parmi les prisonniers se trouvait le régiment du prince Henri, dans lequel Augereau avait été jadis soldat, et comme, à moins d'être d'une haute naissance, il était fort difficile de devenir officier supérieur en Prusse, et que les sergents ne parvenaient jamais au grade de sous-lieutenant, cette compagnie avait encore le même capitaine et le même sergent-major!… Remis, par la bizarrerie du destin, en présence de son ancien soldat devenu maréchal et illustré par de hauts faits d'armes, le capitaine prussien, qui reconnut parfaitement Augereau, se conduisit en homme d'esprit, et parla constamment au maréchal comme s'il ne l'avait jamais vu. Celui-ci l'invita à dîner, le fit asseoir auprès de lui, et sachant que les bagages de cet officier avaient été pris, il lui prêta tout l'argent dont il avait besoin, et lui donna des lettres de recommandation pour la France. Quelles réflexions dut faire ce capitaine! Mais aucune expression ne pourrait peindre le saisissement du vieux sergent-major prussien, en voyant son ancien soldat couvert de décorations, entouré d'un nombreux état-major et commandant un corps d'armée! Tout cela lui paraissait un rêve! Le maréchal fut plus expansif avec cet homme qu'il ne l'avait été avec le capitaine; appelant le sergent par son nom, il lui tendit la main et lui fit donner vingt-cinq louis pour lui et deux pour chacun des soldats qui se trouvaient dans la compagnie à l'époque où il en faisait partie, et qui y étaient encore. Nous trouvâmes cela de fort bon goût.
Le maréchal comptait coucher à Kala, qui n'est qu'à trois lieues d'Iéna, lorsque, à la tombée de la nuit, le 7e corps reçut l'ordre de se rendre sur-le-champ dans cette dernière ville, où l'Empereur venait d'entrer sans coup férir à la tête de sa garde et des troupes du maréchal Lannes.
Les Prussiens avaient abandonné Iéna en silence, mais quelques chandelles oubliées par eux dans les écuries y avaient probablement mis le feu, et l'incendie, se propageant, dévorait une partie de cette malheureuse cité, lorsque le corps du maréchal Augereau y entra vers minuit. C'était un triste spectacle que de voir les habitants, les femmes et les vieillards à demi nus, emportant leurs enfants et cherchant à se soustraire par la fuite au fléau destructeur, tandis que nos soldats, retenus dans les rangs par le devoir et le voisinage de l'ennemi, restaient impassibles, l'arme au bras, comme des gens qui comptent l'incendie pour peu de chose, en comparaison des dangers auxquels ils vont être exposés sous peu.
Le quartier de la ville par lequel les Français arrivaient n'était point incendié, les troupes pouvaient circuler facilement, et pendant qu'elles se massaient sur les places et les grandes rues, le maréchal s'établit avec son état-major dans un hôtel d'assez belle apparence. J'y rentrais en revenant de porter un ordre, lorsque des cris perçants se firent entendre dans une maison voisine dont une porte était ouverte. J'y monte à la hâte, et guidé par les cris, je pénètre dans un bel appartement, où j'aperçois deux charmantes filles de dix-huit à vingt ans, en chemise, se débattant contre les entreprises de quatre ou cinq soldats de Hesse-Darmstadt, faisant partie des régiments que le landgrave avait joints aux troupes françaises du 7e corps. Bien que ces hommes, pris de vin, n'entendissent pas un mot de français, et moi fort peu d'allemand, ma présence, mes menaces, leur en imposèrent, et l'habitude d'être bâtonnés par leurs officiers leur fit même recevoir sans mot dire les coups de pied et les horions que, dans mon indignation, je leur distribuai largement, en les jetant au bas de l'escalier; en quoi je fus peut-être imprudent, car, au milieu de la nuit, et dans une ville où régnait un affreux tumulte, seul, en face de ces hommes, je m'exposais à me faire tuer par eux; mais ils s'enfuirent, et je plaçai dans une salle basse un peloton de l'escorte du maréchal.
Remonté dans l'appartement où les deux jeunes demoiselles s'étaient vêtues à la hâte, je reçus l'expression de leur chaleureuse reconnaissance. Elles étaient filles d'un professeur de l'Université, qui, s'étant porté avec sa femme et ses domestiques au secours de l'une de leurs sœurs récemment accouchée, dans le quartier incendié, les avait laissées seules, quand les soldats hessois se présentèrent. L'une de ces jeunes filles me dit avec exaltation «Vous marchez au combat au moment où vous venez de nous sauver l'honneur; Dieu vous en récompensera, soyez certain qu'il ne vous arrivera rien de fâcheux!…» Le père et la mère, qui rentraient au même instant, en rapportant la nouvelle accouchée et son enfant, furent d'abord fort surpris de me trouver là; mais dès qu'ils connurent le motif de ma présence, ils me comblèrent aussi de bénédictions. Je m'arrachai aux remerciements de cette famille reconnaissante, pour me rendre auprès du maréchal Augereau qui se reposait dans l'hôtel voisin en attendant les ordres de l'Empereur.