L'Empereur combla de bienfaits le curé d'Iéna, et l'électeur de Saxe, devenu roi, par suite des victoires de Napoléon son nouvel allié, récompensa aussi ce prêtre, qui vécut fort tranquillement jusqu'en 1814, époque à laquelle il se réfugia en France pour échapper à la vengeance des Prussiens. Ceux-ci l'y firent enlever et l'enfermèrent dans une forteresse où il passa deux ou trois ans. Enfin le roi de Saxe ayant intercédé en faveur du curé auprès de Louis XVIII, celui-ci réclama le prêtre comme ayant été arrêté sans autorisation, et les Prussiens ayant consenti à le relâcher, il vint s'établir à Paris.
L'Empereur, victorieux à Iéna, ayant ordonné de poursuivre les ennemis dans toutes les directions, nos colonnes firent un nombre infini de prisonniers. Le roi de Prusse ne parvint qu'à grand'peine à gagner Magdebourg, puis Berlin, et l'on prétend même que la Reine fut sur le point de tomber au pouvoir des coureurs de notre avant-garde.
Le corps d'Augereau passa l'Elbe auprès de Dessau. Il serait trop long de raconter les désastres de l'armée prussienne; il suffit de dire que des troupes qui avaient marché contre les Français, pas un bataillon ne parvint à s'échapper; ils furent tous pris avant la fin du mois. Les forteresses de Torgau, Erfurt et Wittemberg ouvrirent leurs portes aux vainqueurs, qui, franchissant l'Elbe sur plusieurs points, se dirigèrent vers Berlin. Napoléon s'étant arrêté à Potsdam, y visita le tombeau du grand Frédéric; puis il se rendit à Berlin, où, contre son habitude, il voulut faire une entrée triomphale. Le corps du maréchal Davout marchait en tête du cortège; cet honneur lui était bien dû, car il avait plus combattu que les autres. Venait ensuite le corps d'Augereau, puis la garde.
CHAPITRE XXXI
Déroute et démoralisation des Prussiens.—Origine de la fortune des Rothschild et de la situation de Bernadotte.—J'accompagne Duroc auprès du roi de Prusse, à Graudentz.—Épisode.—L'armée sur la Vistule.
En revoyant Berlin, que j'avais laissé naguère si brillant, je ne pus me défendre d'une impression pénible… Cette population si pleine de jactance était maintenant morne, abattue et plongée dans l'affliction, car les Prussiens ont beaucoup de patriotisme. Ils se sentaient humiliés par la défaite de leur armée et l'occupation de leur pays par les Français; d'ailleurs, presque toutes les familles avaient à pleurer un parent, un ami, tué ou pris dans les combats. Je compatissais à cette juste douleur, mais j'avoue que j'éprouvai un sentiment tout opposé lorsque je vis entrer à Berlin, comme prisonnier de guerre, marchant tristement à pied et désarmé, le régiment des gendarmes nobles, ces mêmes jeunes officiers si arrogants, qui avaient poussé l'insolence jusqu'à venir aiguiser leurs sabres sur les degrés de l'ambassade de France!… Rien ne saurait dépeindre leur état d'abattement et d'humiliation, en se voyant vaincus par ces mêmes Français qu'ils s'étaient vantés de faire fuir par leur seule présence!… Les gendarmes avaient demandé qu'on leur fît faire le tour de Berlin sans y entrer, parce qu'il leur était pénible de défiler comme prisonniers de guerre dans cette ville où ils étaient si connus, et dont les habitants avaient été témoins de leurs fanfaronnades; mais ce fut précisément pour cela que l'Empereur ordonna de les y faire passer entre deux lignes de soldats français, qui les dirigèrent par la rue dans laquelle se trouvait l'ambassade de France. Les habitants de Berlin ne désapprouvèrent pas cette petite vengeance de Napoléon, car ils en voulaient beaucoup aux gendarmes nobles, qu'ils accusaient d'avoir poussé le Roi à nous faire la guerre.
Le maréchal Augereau fut logé hors de la ville, au château de Bellevue, appartenant au prince Ferdinand, le seul des frères du grand Frédéric qui vécût encore. Ce respectable vieillard, père du prince Louis, tué naguère à Saalfeld, était plongé dans une douleur d'autant plus sincère, que contrairement à l'avis de toute la cour, et surtout du fils qu'il pleurait, il s'était fortement opposé à la guerre, en prédisant les malheurs qu'elle attirerait sur la Prusse. Le maréchal Augereau crut devoir faire visite au prince Ferdinand, qui s'était retiré dans un palais de la ville; il en fut parfaitement reçu. Ce malheureux père dit au maréchal qu'on venait de l'informer que son fils cadet, le prince Auguste, le seul qui lui restât, se trouvait aux portes de la ville dans une colonne de prisonniers, et qu'il désirait bien l'embrasser avant qu'on le dirigeât vers la France. Comme son grand âge l'empêchait de se rendre auprès de son fils, le maréchal, certain de ne pas être désapprouvé par l'Empereur, me fit sur-le-champ monter à cheval, avec ordre d'aller chercher le prince Auguste et de le ramener avec moi, ce qui fut exécuté à l'instant.
L'arrivée de ce jeune prince donna lieu à une scène des plus touchantes. Son vénérable père et sa vieille mère ne pouvaient se lasser d'embrasser ce fils, qui leur rappelait la perte de l'autre!… Pour consoler cette famille autant que cela dépendait de lui, le bon maréchal Augereau se rendit chez l'Empereur et revint avec l'autorisation de laisser le jeune prince prisonnier sur parole au sein de sa famille, faveur à laquelle le prince Ferdinand fut infiniment sensible.
La victoire d'Iéna avait eu des résultats immenses. La démoralisation la plus complète avait gagné non seulement les troupes qui tenaient la campagne, mais aussi les garnisons des places fortes. Magdebourg se rendit sans même essayer de se défendre; Spandau fit de même; Stettin ouvrit ses portes à une division de cavalerie, et le gouverneur de Custrin envoya des bateaux en deçà de l'Oder, pour porter dans cette place les troupes françaises, qui sans cela n'auraient pu s'en emparer qu'après plusieurs mois de siège!… On apprenait tous les jours la capitulation de quelque corps d'armée ou la reddition de quelque place. L'organisation vicieuse des troupes prussiennes se fit alors sentir plus que jamais: les soldats étrangers, principalement ceux enrôlés par force, saisissant l'occasion de recouvrer la liberté, désertaient en masse ou restaient en arrière pour se rendre aux Français.
Aux conquêtes faites sur les Prussiens, Napoléon ajouta la confiscation des États de l'électeur de Hesse-Cassel, dont la duplicité méritait cette punition. En effet, ce prince, sommé quelque temps avant la guerre de se déclarer pour la Prusse ou pour la France, les avait bercées toutes les deux de promesses, en réservant de se ranger du côté du vainqueur. Souverain avide, l'Électeur avait formé un grand trésor, en vendant ses propres sujets aux Anglais, qui les employaient à combattre les Américains pendant les guerres de l'Indépendance, où il en périt un fort grand nombre. Mauvais parent, il avait offert de joindre ses troupes à celles des Français, à condition que l'Empereur lui donnerait leurs États. Aussi personne ne regretta l'Électeur, dont le départ précipité donna lieu à un fait remarquable, encore peu connu.