Napoléon, occupant Vienne, réunissait ses principales forces autour de cette capitale. Cependant, moins heureux qu'en 1805, il avait trouvé les ponts de Spitz rompus et ne pouvait terminer la guerre, ni atteindre son ennemi, qu'en passant l'immense fleuve du Danube, dont la rive gauche était défendue par l'armée du prince Charles. À cette époque du printemps, la fonte des neiges gonfle tellement le fleuve qu'il devient immense, et chacun de ses bras est semblable à une grande rivière; le passage du Danube présentait, par conséquent, beaucoup de difficultés; mais comme il promène ses eaux au milieu d'un très grand nombre d'îles, dont quelques-unes sont fort vastes, on y trouve des points d'appui pour l'établissement des ponts. L'Empereur, après avoir visité avec la plus minutieuse attention les rivages du fleuve, tant au-dessus qu'en dessous de Vienne, reconnut deux emplacements favorables pour le passage: le premier, par l'île de Schwartze-Laken, située en face de Nussdorf, à une demi-lieue en amont de Vienne; le second, à pareille distance en aval de cette ville, en face du village de Kaiser-Ebersdorf, au travers de la grande île de Lobau. Napoléon fit travailler aux deux ponts à la fois, afin de profiter de celui qui serait prêt le plus tôt et de partager l'attention des ennemis. La construction du premier fut confiée au maréchal Lannes, celle du second au maréchal Masséna.
Le maréchal Lannes ordonna au général Saint-Hilaire de faire porter en bateau 500 voltigeurs dans l'île de Schwartze-Laken, séparée de la rive gauche par un petit bras du fleuve et touchant presque à la tête du pont de Spitz. Cet ordre fut exécuté; mais, au lieu de former ce détachement de soldats pris dans un même corps, et d'en confier le commandement à un colonel intelligent, le général Saint-Hilaire le composa d'hommes du 72e et du 105e de ligne, conduits par deux chefs de bataillon, ce qui devait nuire à l'ensemble des opérations. Aussi, en arrivant dans l'île, ces deux officiers n'agirent pas de concert et commirent la faute énorme de ne pas laisser de réserve dans une grande maison qui pouvait protéger de nouveaux débarquements; puis, s'élançant à l'étourdie, ils poursuivirent sans méthode quelques détachements ennemis qui défendaient Schwartze-Laken; mais bientôt ceux-ci reçurent des renforts considérables, amenés par des bateaux de la rive gauche. Nos soldats repoussèrent vigoureusement les premières attaques; ils se formèrent en carré et combattirent vaillamment à la baïonnette; mais enfin, accablés par le nombre, plus de la moitié furent tués, tous les autres blessés et pris, avant que les troupes disposées pour les soutenir pussent aller les rejoindre. L'Empereur et le maréchal Lannes arrivèrent sur le bord du Danube pour être témoins de cette catastrophe! Ils adressèrent de vifs reproches au général Saint-Hilaire, qui, malgré sa grande entente de la guerre, avait eu le tort d'envoyer dans l'île un détachement d'une composition vicieuse, et de le faire partir avant d'être en mesure de le soutenir par des envois prompts et successifs de renforts puissants. Saint-Hilaire avait, il est vrai, peu de barques à sa disposition, mais on en amenait un grand nombre; il aurait dû les attendre et ne pas précipiter le mouvement. Les troupes autrichiennes qui combattirent dans cette affaire étaient commandées par un émigré français, le général Nordmann, qui ne tarda pas à être puni d'avoir porté les armes contre sa patrie, car il fut tué par un boulet à la bataille de Wagram.
L'Empereur et le maréchal Lannes, désespérés d'avoir vu périr inutilement tant de braves gens, parcouraient le rivage dans une très grande agitation, lorsque le maréchal, s'étant embarrassé les pieds dans un câble, tomba dans le Danube!… Napoléon, seul en ce moment auprès de lui, s'avança rapidement dans l'eau jusqu'à la ceinture, tendit la main au maréchal et l'avait déjà relevé, lorsque nous accourûmes à son secours. Cet accident accrut leur mécontentement déjà si grand, car, après l'échec que nous venions d'éprouver, il ne fallait plus songer à tenter le passage par l'île de Schwartze-Laken, dans laquelle l'ennemi, éclairé sur nos projets, venait d'envoyer plusieurs milliers d'hommes. Il ne restait plus qu'un seul point sur lequel on pût traverser le Danube, celui d'Ebersdorf.
Pour se rendre de ce village à la rive gauche, nous devions franchir quatre branches du fleuve. La première a 250 toises de largeur. Jugez de l'immense longueur du pont qu'il fallait jeter entre la rive que nous occupions et une petite île située au milieu du fleuve! Au delà de cette île, se trouve le second bras, large de 180 toises; c'est le plus rapide: ces deux bras baignent un îlot après lequel vient une île marécageuse et le troisième cours d'eau, large d'une vingtaine de toises. Quand on a franchi ces divers obstacles, on n'est encore arrivé que dans l'immense île de Lobau, séparée du continent par le quatrième bras, dont la largeur est de 70 toises. Ainsi, l'ensemble des quatre rivières, présentant une largeur totale de 520 toises, nécessitait l'établissement de quatre ponts, ce qui exigeait des travaux immenses. Le point choisi par l'Empereur devant Ebersdorf avait cet avantage que les deux îles et l'îlot servaient à appuyer et consolider nos ponts, et que la Lobau formait une vaste place d'armes, d'où l'on pouvait arriver avec plus d'assurance sur la rive gauche. Enfin, cette île faisant un coude rentrant offrait un débouché très avantageux au milieu de la plaine qui s'étend entre les villages de Gross-Aspern et d'Essling: c'était pour le passage d'une armée la configuration la plus désirable.
L'archiduc Charles, arrivant en face de Vienne par la rive gauche du Danube, et trouvant Napoléon arrêté par cette redoutable barrière, espéra pouvoir l'empêcher de la franchir en menaçant ses derrières. Il fit donc attaquer la tête du pont que nous avions à Linz et commença même à Krems des préparatifs pour passer le fleuve avec toute son armée et venir nous combattre sur la rive droite. Mais ses troupes furent repoussées partout, et il se borna à s'opposer à notre passage devant Ebersdorf. L'établissement de nos ponts éprouvait de très grands obstacles, car, faute de matériaux, on fut réduit à se servir de bateaux de formes et de dimensions différentes. Il fallut employer des cordages, des bois et des fers qui n'avaient pas la solidité nécessaire. Les ancres manquaient; on y suppléa avec des caisses remplies de boulets. Ces travaux, abrités par des plantations, étaient protégés par le corps d'armée du maréchal Masséna.
Celui du maréchal Lannes, situé devant Nussdorf, simulait sur ce point des préparatifs de passage, afin de distraire l'attention des ennemis, qui crurent longtemps que nous voulions renouveler l'attaque sur l'île de Schwartze-Laken. Mais comme ces démonstrations n'étaient pas réelles, le maréchal Lannes suivit de sa personne l'Empereur, lorsque celui-ci se rendit le 19 au soir à Ebersdorf pour présider à l'établissement des ponts. Napoléon, après avoir examiné dans le plus grand détail ce qui avait été préparé, et s'être assuré qu'on avait réuni tout ce que les circonstances permettaient de se procurer, fit monter une brigade de la division Molitor sur quatre-vingts grandes barques et dix forts radeaux, qui, malgré la difficulté qu'opposait l'extrême largeur du Danube et la violence des vagues, atteignirent l'île de Lobau. Les troupes s'y établirent sans obstacle, l'ennemi ayant négligé de faire garder ce point, tant il était préoccupé par la pensée que nous voulions traverser le fleuve devant Nussdorf, au-dessus de Vienne. L'Empereur fit occuper de même plusieurs îles de moindre importance, et la construction des ponts commença. Elle dura toute la nuit, par un temps magnifique, et fut terminée le 20 à midi. Toutes les divisions du corps de Masséna passèrent immédiatement dans l'île de Lobau. Il n'y a peut-être pas d'exemple d'aussi grands travaux exécutés en si peu de temps.
Le 20 mai, à quatre heures du soir, l'Empereur ayant fait jeter un pont sur le quatrième et dernier bras du Danube, les divisions d'infanterie de Masséna, commandées par les généraux Legrand, Boudet, Carra Saint-Cyr et Molitor, débouchèrent de l'île de Lobau pour aller occuper sur la terre ferme les villages d'Essling et d'Aspern. Ces troupes furent suivies par les divisions de cavalerie légère Lasalle, Marulaz, ainsi que par les cuirassiers du général Espagne; en tout 25,000 hommes.
Quelques escadrons ennemis parurent seuls à l'horizon; le gros de l'armée autrichienne était encore à Gérarsdorf, mais allait se mettre en marche pour venir s'opposer à notre établissement sur la rive gauche du Danube. L'Empereur, de son côté, dirigeait de fortes masses vers l'île de Lobau. Le corps du maréchal Lannes dut quitter les environs de Nussdorf pour se rendre à Ebersdorf; mais divers obstacles embarrassèrent son passage dans Vienne, et il n'arriva que le lendemain fort tard. La garde à pied suivait.
Dans la soirée du 20 mai, l'Empereur et le maréchal Lannes ayant été se loger dans la seule maison qui existât dans l'île de Lobau, mes camarades et moi nous établîmes auprès de là, sur de beaux gazons qu'éclairait la lune dans tout son éclat. La nuit était délicieuse, et dans notre insouciance militaire, sans songer aux périls du lendemain, nous causions gaiement et chantions des ariettes nouvelles, entre autres deux fort à la mode alors dans l'armée, parce qu'on les attribuait à la reine Hortense et que les paroles avaient beaucoup de rapport avec les circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; c'était:
Vous me quittez pour aller à la gloire,
Mon tendre cœur suivra partout vos pas…