Les deux jours que dura la bataille furent remplis d'anxiété pour les habitants de Vienne, qui, n'étant séparés des armées que par le Danube, non seulement entendaient le canon et la fusillade, mais voyaient parfaitement les manœuvres des combattants. Les toits, les clochers de Vienne, et surtout les hauteurs qui dominent cette ville et la rive droite, étaient couverts par la population, qui, selon les phases de la bataille, passait de la crainte à l'espérance. Quel rare et magnifique panorama les spectateurs avaient sous les yeux!… Trois cent mille hommes combattant dans une plaine immense!…
Le célèbre et spirituel feld-maréchal prince de Ligne, quoique déjà bien âgé, avait réuni la haute société de Vienne dans sa maison de campagne, située au point le plus élevé des collines, d'où l'œil embrassait tout le champ de bataille. Son expérience de la guerre et son esprit supérieur lui firent promptement comprendre le projet de Napoléon et les fautes du prince Charles, dont il prédit la défaite. Les événements de la journée du 5 laissèrent l'affaire indécise; mais lorsque, dans celle du 6, les Viennois virent la droite de l'armée autrichienne refouler notre aile gauche, qui perdit beaucoup de terrain, une joie frénétique éclata parmi eux, et, à l'aide de nos longues-vues, nous apercevions des milliers d'hommes et de femmes agitant leurs chapeaux et leurs mouchoirs, pour exciter encore le courage de leurs troupes victorieuses sur ce point, mais sur ce point seulement. Aussi le prince de Ligne ne partageait-il pas la joie des Viennois, et je tiens d'une personne qui se trouvait alors chez ce vieux guerrier, qu'il dit à ses invités: «Ne vous réjouissez pas encore; dans moins d'un quart d'heure le prince Charles sera battu, car il n'a pas de réserves, et vous voyez les masses de celles de Napoléon encombrer la plaine!…» L'événement justifia cette prédiction.
Comme il faut, avant tout, rendre justice à chacun, même à ses ennemis, je dirai, après avoir critiqué les manœuvres faites par le prince Charles à Wagram, que ses fautes sont infiniment atténuées par l'espoir qu'il devait avoir dans l'arrivée du prince Jean avec un corps de 35 à 40,000 hommes, qui pouvait déboucher sur notre aile droite et même sur nos derrières. Il faut aussi convenir que l'archiduc Charles montra beaucoup de vigueur dans l'exécution du plan qu'il avait conçu, et fit preuve d'un grand courage personnel, ainsi que de beaucoup d'aptitude à soutenir le moral de ses troupes. J'en citerai un exemple remarquable.
On sait que, outre le colonel commandant, chaque régiment a un colonel propriétaire, dont il porte le nom: c'est habituellement un prince ou un officier général, à la mort duquel le régiment est donné à un autre, de sorte que ces corps changent souvent de dénomination et sont obligés de quitter le nom qu'ils ont illustré sur vingt champs de bataille, pour en prendre un nouveau totalement inconnu. Ainsi, les dragons de Latour, si célèbres dans les premières guerres de la Révolution, et dont la gloire s'étendait dans toute l'Europe, durent, à la mort du général Latour, prendre le nom du général Vincent, ce qui, en détruisant une belle tradition, blessait infiniment l'amour-propre de ce régiment, dont le zèle fut considérablement affaibli par ce changement. Or, il advint, à la première journée de Wagram, que le prince Charles, voyant le centre de son armée sur le point d'être enfoncé par le corps d'Oudinot, voulut essayer de l'arrêter en l'attaquant avec de la cavalerie.
Les dragons de Vincent se trouvaient sous sa main; il leur ordonna de charger: ils le firent mollement, furent repoussés, et les Français avançaient toujours! Le prince lança de nouveau contre eux ce même régiment de Vincent, qui recula une seconde fois devant nos bataillons! La ligne autrichienne était percée!… Dans ce pressant danger, le prince court vers les dragons, les arrête dans leur fuite, et, pour les faire rougir de leur peu de vigueur, il leur dit à haute voix: «Dragons de Vincent, on voit bien que vous n'êtes plus les dragons de Latour!» Le régiment, humilié par ce reproche sanglant, mais mérité, ayant répondu: «Si, si, nous le sommes encore!—Eh bien! s'écria le prince en mettant fièrement l'épée à la main, pour vous montrer encore dignes de votre ancienne gloire, suivez-moi!» Et, quoique atteint d'une balle, il s'élance contre les Français! Le régiment de Vincent le suit avec une ardeur inexprimable; la charge fut terrible, et les grenadiers d'Oudinot reculèrent en subissant de grandes pertes. C'est ainsi qu'un général habile et énergique sait tirer parti de tout ce qui peut ranimer le courage chancelant de ses troupes.
L'allocution du prince Charles exalta à un si haut degré les dragons de Vincent, qu'après avoir arrêté les grenadiers d'Oudinot, ils fondirent sur la division Lamarque et lui reprirent 2,000 prisonniers et cinq drapeaux qu'elle venait d'enlever aux Autrichiens! Le prince Charles félicita les dragons en leur disant: «À présent, vous porterez avec orgueil le nom de Vincent, que vous venez de rendre aussi glorieux que celui de Latour!» Ce régiment fut un de ceux qui, le lendemain, contribuèrent le plus à mettre en déroute la division d'infanterie du général Boudet.
La bataille de Wagram donna lieu à une foule d'épisodes, dont le plus important n'a été rapporté par aucun auteur, bien qu'il produisît alors une très grande sensation dans l'armée et dans le public. Je veux parler de la disgrâce du général Bernadotte, que l'Empereur chassa du champ de bataille! Ces deux illustres personnages n'avaient jamais eu d'affection l'un pour l'autre, et depuis la conspiration de Rennes, ourdie par Bernadotte contre le gouvernement consulaire, ils étaient fort mal ensemble. Malgré cela, Napoléon, devenu empereur, avait compris Bernadotte dans la première promotion de maréchaux, et le créa prince de Ponte-Corvo, à la sollicitation de Joseph Bonaparte, dont Bernadotte avait épousé la belle-sœur. Mais rien ne put calmer la haine et l'envie que ce général avait conçues contre Napoléon, qu'il flattait lorsqu'il était devant lui et dont il blâmait et critiquait ensuite tous les actes, ce que l'Empereur n'ignorait pas.
La capacité et le courage dont Bernadotte fit preuve à Austerlitz auraient porté l'Empereur à oublier ses torts, s'il ne les eût aggravés par la conduite qu'il tint à la bataille d'Iéna, où, malgré les sollicitations des généraux de son armée, il laissa ses trois divisions dans l'inaction la plus complète, et ne voulut jamais porter secours au maréchal Davout, qui, placé à une lieue de lui, soutenait seul devant Auerstaëdt les efforts de la moitié de l'armée prussienne, commandée par le Roi en personne! Non seulement Davout, abandonné par son camarade, résista glorieusement, mais il battit ses nombreux ennemis. L'armée et la France s'indignèrent contre Bernadotte. L'Empereur se borna à le réprimander très fortement, ce qui réveilla un peu le zèle de ce maréchal, qui fit assez bien à Hall ainsi qu'à Lubeck. Mais, retombant bientôt dans ses habitudes de mollesse et peut-être même de mauvais vouloir, il n'arriva à Eylau que deux jours après la bataille, malgré les ordres qu'il avait reçus.
Cette nonchalance ranima le mécontentement de l'Empereur, mécontentement qui ne fit que s'accroître pendant la campagne de 1809 en Autriche, où Bernadotte, commandant un corps d'armée composé de troupes saxonnes, arrivait toujours trop tard, agissait mollement, et critiquait non seulement les manœuvres de l'Empereur, mais la manière dont les maréchaux dirigeaient leurs troupes. Cette attitude acheva d'irriter Napoléon. Néanmoins, il se contenait encore, lorsque, le 5 juillet, première journée de la bataille de Wagram, le peu de vigueur et les fausses dispositions de Bernadotte permirent aux Autrichiens de reprendre le village de Deutsch-Wagram, dont la possession était d'une très grande importance.
Il paraît qu'après cet échec Bernadotte aurait dit à un groupe d'officiers «que le passage du Danube et l'action qui s'en était suivie ce jour-là avaient été mal dirigés, et que s'il eût commandé, il aurait par une savante manœuvre, et presque sans combat, réduit le prince Charles à la nécessité de mettre bas les armes». Ce propos fut rapporté le soir même à l'Empereur, qui en fut justement indigné. Telle était la disposition des esprits entre Napoléon et Bernadotte, lorsque le 6 juillet vit recommencer entre les deux armées l'engagement mémorable qui devait décider la victoire, encore incertaine la veille.