Les aides de camp et officiers d'ordonnance du maréchal arrivaient successivement à Valladolid. Leur nombre était considérable, parce que, la paix paraissant rétablie pour longtemps en Allemagne, les officiers désireux d'avancement avaient sollicité la faveur de venir faire la guerre en Portugal, et que les mieux appuyés à la Cour ou au ministère avaient été placés à l'état-major du généralissime Masséna, qui, ayant un commandement immense dans un pays éloigné de France, avait besoin d'être entouré de beaucoup d'officiers. Son état-major particulier se composait donc de quatorze aides de camp et de quatre officiers d'ordonnance.

L'élévation de Sainte-Croix au grade de général avait été un malheur pour le maréchal Masséna, car il perdait en lui un sage et excellent conseiller, au moment où, déjà vieilli et livré à lui-même, il allait avoir à combattre un ennemi tel que le duc de Wellington, et se faire obéir par des lieutenants dont un, étant maréchal comme lui, et les deux autres, ayant le titre de général en chef, étaient habitués dès longtemps à ne recevoir d'ordres que de l'Empereur. Quoique Sainte-Croix fît partie de l'armée de Portugal, dans laquelle il commandait une brigade de dragons, ses nouveaux devoirs ne lui permettaient plus d'être constamment auprès de Masséna. Le caractère du maréchal, jadis si ferme, était devenu d'une grande irrésolution, et on s'aperçut bientôt de l'absence de l'homme capable qui, pendant la campagne de Wagram, avait été l'âme de son état-major. Le maréchal n'ayant plus de colonel comme premier aide de camp, les fonctions en furent remplies par le plus ancien chef d'escadron de notre état-major: c'était Pelet, bon camarade, homme courageux, mathématicien instruit, mais n'ayant jamais commandé aucune troupe, car, à sa sortie de l'École polytechnique, il avait été placé, selon ses goûts, dans le corps des ingénieurs géographes.

Ce corps, tout en suivant les armées, ne combattait jamais et faisait, à vrai dire, double emploi avec le génie. Il est dans la nature humaine d'admirer ce qu'on sait le moins faire; aussi Masséna, qui n'avait reçu qu'une instruction très imparfaite, tenait-il en grande considération les ingénieurs géographes, capables de lui présenter de beaux plans, et en avait-il pris plusieurs à son état-major.

Pelet se trouva dans cette situation à l'armée de Naples, en 1806, et suivit Masséna en Pologne en 1807. Devenu capitaine, il fit auprès du maréchal la campagne de 1809, en Autriche, se comporta vaillamment et fut blessé sur le pont d'Ebersberg, ce qui lui valut le grade de chef d'escadron. Il assista aux batailles d'Essling, de Wagram, et s'exposa souvent pour lever le plan de l'île de Lobau et du cours du Danube.

On ne peut nier que ce ne fussent là de bons services, mais ils n'avaient pu donner à Pelet la pratique de l'art de la guerre, surtout quand il s'agissait de commander une armée de 70,000 hommes, destinée à combattre le célèbre Wellington, dans un pays des plus difficiles. Cependant, Pelet devenait de fait l'inspirateur de Masséna; il était le seul consulté, alors que ni le maréchal Ney ni les généraux Reynier, Junot, les divisionnaires et même le chef d'état-major général Fririon, ne le furent presque jamais! Masséna avait été séduit par les talents extraordinaires dont Sainte-Croix avait donné tant de preuves dans la campagne de Wagram; mais ce génie hors ligne avait deviné la grande guerre, sans avoir auparavant exercé un commandement important: les miracles de ce genre sont fort rares. Masséna, en s'abandonnant par habitude aux inspirations de son premier aide de camp, indisposa ses lieutenants et engendra la désobéissance qui nous conduisit à des revers. Ces revers auraient été bien plus grands encore, si l'ancienne gloire et le nom de Masséna n'étaient restés comme un épouvantail pour le chef de l'armée anglaise, car Wellington n'agissait qu'avec la plus grande circonspection, tant il craignait de commettre quelque faute en présence du fameux vainqueur de Zurich!… Le prestige attaché à son nom avait influencé l'Empereur lui-même. Napoléon ne se rendait pas assez compte qu'il avait été le premier auteur des succès remportés à Wagram; il se persuadait trop que Masséna avait conservé toute sa vigueur d'esprit et de corps, en lui donnant la difficile mission d'aller à cinq cents lieues de France conquérir le Portugal.

Sans doute, le jugement que je porte ici vous paraîtra sévère, mais il sera bientôt confirmé par le récit des événements des deux campagnes de Portugal.

Pelet, qui ne pouvait alors être à même de répondre à ce qu'en attendait Masséna, gagna cependant beaucoup dans la pratique de la guerre, surtout pendant la campagne de Russie, où il commandait comme colonel un régiment d'infanterie, à la tête duquel il fut blessé. Il servait alors sous les ordres du maréchal Ney, et bien que celui-ci lui eût voué une grande antipathie depuis les affaires de Portugal, Pelet sut conquérir son estime, et lorsque Ney, séparé par les Russes du reste de l'armée française, se trouva pendant la retraite de Moscou dans une position des plus dangereuses, ce fut Pelet qui proposa de passer sur le Borysthène à demi gelé, entreprise périlleuse, et qui, exécutée avec résolution, assura le salut du corps du maréchal Ney. Ce bon conseil fit la fortune militaire de Pelet, qui, nommé par l'Empereur général-major des grenadiers de sa vieille garde, fit vaillamment à leur tête les campagnes de 1813 en Saxe et de 1814 en France, ainsi que celle de Waterloo. Pelet devint ensuite directeur du dépôt de la guerre; mais, en s'attachant exagérément à l'instruction scientifique des officiers d'état-major placés sous ses ordres, il en fit trop souvent des leveurs de plans, étrangers aux manœuvres des troupes. Le général Pelet a écrit plusieurs ouvrages estimés, notamment une relation de la campagne de 1809 en Autriche, malheureusement obscurcie par ses observations théoriques.

J'étais le second aide de camp de Masséna.

Le troisième aide de camp était le chef d'escadron Casabianca, d'origine corse, et parent de la mère de l'Empereur. Instruit, capable, d'une bravoure excessive, se sentant fait pour aller vite et bien, cet officier, qui ne manquait pas d'ambition, avait été mis aux côtés de Masséna par Napoléon lui-même; aussi Masséna le comblait-il de prévenances, tout en le tenant souvent écarté de l'armée sous des prétextes honorables. Ainsi, dès le début de la campagne, il le chargea d'aller porter à l'Empereur la nouvelle de la capitulation de Ciudad-Rodrigo. À son retour, qui n'eut lieu qu'un mois après, le maréchal le réexpédia pour Paris, afin d'y annoncer la prise d'Alméida. Casabianca nous ayant rejoints au moment où l'armée entrait en Portugal, Masséna lui donna la mission d'aller rendre compte au ministre de la position des armées. Arrêté à son retour par l'insurrection du Portugal, il nous rejoignit enfin sur le Tage; mais il dut repartir encore, traversa le Portugal sous l'escorte de deux bataillons et ne put enfin nous retrouver qu'à la fin de la campagne. Attaqué bien souvent dans ses longs et fréquents voyages, il en fut grandement récompensé par sa nomination aux grades de lieutenant-colonel et de colonel.

Casabianca était, en 1812, colonel du 11e d'infanterie de ligne pendant la campagne de Russie, et fit partie du même corps d'armée que mon régiment, le 23e de chasseurs à cheval. Il fut tué dans un combat inutile où il avait été engagé bien mal à propos.