La dernière ville d'Espagne sur cette frontière est Ciudad-Rodrigo, place forte de troisième ordre, si l'on ne considère que la valeur de ses ouvrages, mais qui acquiert une grande importance par sa position entre l'Espagne et le Portugal, dans une contrée privée de routes, et d'un accès fort difficile pour le transport des bouches à feu de gros calibre, des munitions et de l'immense attirail indispensable pour un siège. Il était cependant de toute nécessité que les Français se rendissent maîtres de Ciudad-Rodrigo. Résolu de s'en emparer, Masséna quitta Salamanque vers la mi-juin, et fit cerner Rodrigo par le corps du maréchal Ney, tandis que celui de Junot couvrait les opérations contre les attaques d'une armée anglo-portugaise qui, sous les ordres du duc de Wellington, était campée à quelques lieues de nous, près de la forteresse d'Alméida, première ville de Portugal. Ciudad-Rodrigo était défendu par un vieux et brave général espagnol d'origine irlandaise, Andréas Herrasti.

Les Français, ne pouvant croire que les Anglais se fussent tellement approchés de la place afin de la voir prendre sous leurs yeux, s'attendaient à une bataille; il n'en fut rien, et, le 10 juillet, l'artillerie des Espagnols étant réduite au silence, une partie de la ville en flammes, un magasin à poudre ayant sauté, la contrescarpe étant renversée sur une longueur de trente-six pieds, le fossé rempli de décombres et la brèche largement ouverte, Masséna résolut de faire donner le signal de l'assaut. À cet effet, le maréchal Ney forma dans son corps une colonne de 1,500 hommes de bonne volonté, destinés à monter les premiers à la brèche. Ces braves, réunis au pied du rempart, attendaient le signal de l'attaque, lorsqu'un officier ayant exprimé la crainte que le passage ne fût pas suffisamment praticable, trois de nos soldats s'élancent, montent au sommet de la brèche, regardent dans la ville, examinent tout ce qu'il pouvait être utile de savoir, déchargent leurs armes, et, bien que cet acte de courage eût été exécuté en plein jour, ces trois braves, par un bonheur égal à leur dévouement, rejoignent leurs camarades sans avoir été blessés! Aussitôt, les colonnes qui doivent aller à l'assaut, animées par cet exemple et par la présence du maréchal Ney, s'avancent au pas de charge et vont se précipiter dans la ville, lorsque le vieux général Herrasti demande à capituler.

La défense de la garnison de Rodrigo avait été fort belle; mais les troupes espagnoles dont elle se composait se plaignaient avec raison de l'abandon des Anglais, qui s'étaient bornés à envoyer de simples reconnaissances vers notre camp, sans tenter de sérieuse diversion. Ces reconnaissances donnaient lieu à des escarmouches dont les résultats tournaient presque toujours à notre avantage. L'une d'elles fut si honorable pour notre infanterie, que l'historien anglais Napier n'a pu s'empêcher de rendre hommage au courage des hommes qui y prirent part. Voici le fait.

Le 11 juillet, le général anglais sir Crawford, qui parcourait le pays entre Ciudad-Rodrigo et Villa del Puerco, à la tête de six escadrons, ayant aperçu au point du jour une compagnie de grenadiers français, forte de cent vingt hommes environ, allant à la découverte, ordonna de la faire attaquer avec deux escadrons. Mais les Français eurent le temps de former un petit carré, et manœuvrèrent avec tant de calme que les officiers ennemis entendirent le capitaine Gouache et son sergent exhorter leur monde à bien ajuster. Les cavaliers ennemis chargèrent avec ardeur, mais reçurent une si terrible décharge qu'ils laissèrent le terrain jonché de morts et durent s'éloigner. En voyant deux escadrons anglais repoussés par une poignée de Français, le colonel ennemi Talbot s'avança en fureur avec quatre escadrons du 14e dragons, et attaqua le capitaine Gouache. Mais celui-ci, l'attendant de pied ferme, fit faire une décharge à bout portant qui tua le colonel Talbot et une trentaine des siens! Après quoi, le brave Gouache se retira en bon ordre vers le camp français, sans que le général anglais osât l'attaquer de nouveau. Cette brillante affaire eut un grand retentissement dans les deux armées. Dès que l'Empereur en fut informé, il éleva le capitaine Gouache au grade de chef de bataillon, donna de l'avancement aux autres officiers et huit décorations à la compagnie de grenadiers.

Après avoir mentionné un fait aussi glorieux pour les militaires français, je crois devoir en rapporter un autre qui n'honore pas moins les Espagnols.

Le guérillero don Julian Sanchez, s'étant volontairement enfermé dans Ciudad-Rodrigo avec les 200 cavaliers de sa troupe, y rendit de grands services, en faisant de fréquentes attaques sur les points opposés de nos tranchées. Puis, lorsque le manque de fourrages rendit la présence de 200 chevaux embarrassante pour la garnison, Julian, par une nuit obscure, sortit silencieusement de la ville avec ses lanciers, et, traversant le pont de l'Agueda, dont les troupes du maréchal Ney avaient négligé de barricader les avenues, il tomba sur nos postes, tua plusieurs hommes, perça notre ligne et alla rejoindre l'armée anglaise.

Le siège de Ciudad-Rodrigo faillit me coûter la vie, non par le feu, mais par suite de la maladie que j'y contractai dans les circonstances suivantes.

Les environs de cette ville étant peu fertiles, les habitations y sont fort rares, et l'on avait éprouvé beaucoup de difficultés pour établir le quartier du maréchal à proximité du lieu où devaient se faire nos tranchées; on le plaça dans un bâtiment isolé, situé sur un point élevé d'où l'on dominait la ville et les faubourgs. Comme le siège pouvait être fort long, et qu'auprès du logement du maréchal il n'y avait aucun abri pour ses nombreux officiers, nous louâmes à nos frais des planches et des madriers, avec lesquels on construisit une salle immense, où nous étions à l'abri du soleil et de la pluie, et couchés sur un plancher qui, bien que grossier, nous préservait des exhalaisons et de l'humidité du sol. Mais le maréchal s'étant trouvé incommodé par une odeur insupportable, dès la première nuit qu'il passa dans le grand bâtiment en pierre, on en rechercha la cause, et il fut reconnu que ce bâtiment était une ancienne bergerie. Masséna, ayant alors jeté son dévolu sur notre maison improvisée, mais ne voulant cependant pas nous expulser d'autorité, vint nous voir sous un prétexte quelconque, et s'écria en entrant: «Ah! mes gaillards! comme vous êtes bien ici! Je vous demanderai une petite place pour mon lit et mon bureau!» Nous comprîmes que c'était le partage du lion, et nous empressâmes d'évacuer notre excellente habitation, pour aller nous établir dans la vieille étable à moutons. Elle était pavée de petits cailloux, dont les interstices recelaient des débris de fumier, et dont les aspérités nous gênaient infiniment, lorsque nous voulions nous coucher, car en Espagne on ne trouve pas de paille longue. Force nous fut donc de nous étendre sur le pavé nu et infect, dont nous respirions les miasmes putrides; aussi, au bout de quelques jours, tombâmes-nous tous plus ou moins malades. Je le fus plus gravement que mes camarades, car, dans les pays chauds, la fièvre éprouve plus vivement les personnes qui en ont déjà subi les atteintes. Celle qui m'avait accablé, à mon arrivée à Valladolid, reparut avec intensité. Néanmoins, je résolus de prendre part aux dangers du siège, et je continuai mon service.

Ce service était souvent bien pénible, surtout lorsqu'il fallait, pendant la nuit, porter des ordres à celle de nos divisions qui cernait la ville sur la rive gauche de l'Agueda et faisait les travaux nécessaires pour s'emparer du couvent de San-Francisco, transformé en bastion par les ennemis. Pour se rendre de notre quartier général à ce point, en évitant le feu de la place, il fallait faire un très grand détour, et gagner un pont construit par nos troupes, à moins de raccourcir, en traversant la rivière à gué. Or, un soir que tous les préparatifs étaient faits pour enlever San-Francisco, le maréchal Ney n'attendant plus que l'autorisation de Masséna pour donner le signal, c'était à moi à marcher; je fus donc forcé de porter cet ordre. La nuit était sombre, la chaleur étouffante; une fièvre ardente me dévorait, et j'étais en pleine transpiration, lorsque j'arrivai au gué. Je ne l'avais jamais traversé qu'une seule fois en plein jour, mais le dragon d'ordonnance qui m'accompagnait, l'ayant passé plusieurs fois, m'offrit de me guider.

Il me conduisit fort bien jusqu'au milieu de la rivière, qui n'avait alors que deux ou trois pieds de profondeur; mais, arrivé là, cet homme s'égare dans les ténèbres, et nos chevaux, se trouvant tout à coup sur de très larges pierres fort glissantes, s'abattent, et nous voilà dans l'eau! Il n'y avait aucun danger de se noyer; aussi nous relevâmes-nous facilement et gagnâmes-nous la rive gauche; mais nous étions complètement mouillés. Dans toute autre circonstance, je n'eus fait que rire de ce bain forcé; mais bien que peu froide, l'eau arrêta la transpiration dont j'étais couvert, et je fus pris d'un horrible frisson. Il fallait cependant accomplir ma mission, et me rendre à San-Francisco, où je passai la nuit en plein air, auprès du maréchal Ney, qui fit attaquer et prendre le couvent par une colonne ayant à sa tête un chef de bataillon nommé Lefrançois. J'étais lié avec ce brave officier qui m'avait montré la veille une lettre par laquelle une jeune personne qu'il aimait lui annonçait que son père consentait à les unir dès qu'il serait major (lieutenant-colonel). C'était pour obtenir ce grade que Lefrançois avait sollicité la faveur de conduire les troupes à l'assaut. L'attaque fut très vive, la défense opiniâtre; enfin, après trois heures de combat, nos troupes restèrent en possession du couvent, mais le malheureux Lefrançois avait été tué!… La perte de cet officier fut vivement sentie par l'armée et m'affecta beaucoup.