Un sergent du 47e de ligne français, fatigué de la misère dans laquelle se trouvait l'armée, résolut de s'y soustraire pour vivre dans l'abondance. Pour cela, il débaucha une centaine de soldats des plus mauvais sujets, à la tête desquels il alla s'établir au loin, sur les derrières, dans un vaste couvent abandonné par les moines, mais encore bien pourvu de meubles et surtout de provisions de bouche, qu'il augmenta infiniment, en s'emparant de tout ce qui était à sa convenance dans les environs. Dans sa cuisine, les broches et les marmites bien garnies étaient constamment devant le feu; chacun y prenait à volonté; aussi, tant par dérision que pour exprimer d'un seul mot le genre de vie qu'on menait chez lui, il se faisait nommer le maréchal Chaudron!

Ce misérable ayant fait enlever une grande quantité de femmes et de filles, l'attrait de la débauche, de la paresse et de l'ivrognerie conduisant bientôt vers lui les déserteurs anglais, portugais et français, il parvint à former de l'écume des trois armées une bande de près de 500 hommes, qui, oubliant leurs anciennes rancunes, vivaient tous en très bonne harmonie, au milieu d'orgies perpétuelles. Ce brigandage durait depuis quelques mois, lorsqu'un détachement de nos troupes, chargé de réunir des vivres devenus plus rares chaque jour, s'étant égaré à la poursuite d'un troupeau jusqu'au couvent qui servait de repaire au prétendu maréchal Chaudron, nos soldats furent très étonnés de voir celui-ci venir à leur rencontre à la tête de ses bandits et leur prescrire de respecter ses terres et de rendre le troupeau qu'ils venaient d'y prendre!… Sur le refus de nos officiers d'obtempérer à cet ordre, le maréchal Chaudron ordonna de faire feu sur le détachement. La plupart des déserteurs français n'osèrent tirer sur leurs compatriotes et anciens frères d'armes; mais les bandits anglais et portugais ayant obéi, nos gens eurent plusieurs hommes tués ou blessés, et n'étant pas assez nombreux pour résister, ils furent contraints de se retirer, suivis par tous les déserteurs français qui se joignirent à eux et vinrent faire leur soumission. Masséna leur pardonna, à condition qu'ils marcheraient en tête des trois bataillons destinés à aller attaquer le couvent. Ce repaire ayant été enlevé après une assez vive résistance, Masséna fit fusiller le maréchal Chaudron, ainsi que le petit nombre de Français restés auprès de lui. Beaucoup d'Anglais et de Portugais eurent le même sort, les autres furent envoyés à Wellington, qui en fit bonne et prompte justice.

Dès les premiers jours du mois de novembre, Masséna avait fait connaître sa position à l'Empereur, en envoyant auprès de lui le général de brigade Foy, auquel il avait fallu donner trois bataillons pour l'escorter jusqu'en Espagne, d'où il se rendit à Paris. Cependant, le généralissime français, incertain de l'arrivée des renforts attendus, craignait que l'armée anglaise réunie sur la rive droite du Rio-Major, franchissant cette petite rivière, ne vînt attaquer à l'improviste nos divisions, dont chaque régiment avait au moins le tiers de ses hommes détaché à la recherche des vivres, et éloigné de plusieurs jours de marche dans toutes les directions. L'arrivée de l'ennemi au milieu de nos cantonnements, lorsqu'un aussi grand nombre de soldats étaient absents, eût certainement amené une grande catastrophe, et les troupes françaises dispersées étaient exposées à être battues en détail, avant de pouvoir se réunir; mais, heureusement pour nous, lord Wellington attendait tout du temps et n'osa rien entreprendre.

Cependant, l'Empereur, qui n'avait d'autres nouvelles de l'armée de Masséna que celles publiées par les journaux de Londres, ayant enfin reçu les dépêches apportées par le général Foy, ordonna au général comte d'Erlon, chef du 9e corps d'armée, cantonné près de Salamanque, de se rapprocher du Portugal et d'y faire entrer sur-le-champ la brigade Gardanne, dont la mission devait être de chercher l'armée française et de lui amener des munitions de guerre et des chevaux de trait, dont on présumait qu'elle avait grand besoin.

De Paris, où l'Empereur se trouvait alors, il ne pouvait, malgré sa perspicacité, apprécier les nombreuses difficultés qui entraveraient l'accomplissement des ordres donnés au général Gardanne, car Napoléon ne put jamais croire que la fuite des propriétaires portugais, à l'approche d'un corps français, fût si générale qu'il devînt totalement impossible de rencontrer un habitant, pour savoir où l'on se trouvait et avoir le moindre renseignement! Ce fut néanmoins ce qui advint à Gardanne. Cet officier, ancien page de Louis XVI, que l'Empereur avait fait gouverneur de ses pages, pensant qu'il dirigerait cette institution mieux que tout autre, avait peu d'initiative, et ne servait bien que dirigé par un général habile. Il se trouva donc absolument désorienté. Ne sachant où trouver l'armée de Masséna, il erra dans toutes les directions, et parvenu enfin à Cardigos, à une journée du Zezère, ainsi que ses cartes le lui indiquaient, il ne comprit pas qu'à la guerre, un partisan à la recherche d'un corps ami doit toujours aller pour ainsi dire toucher barre aux fleuves, forêts, grandes villes ou chaînes de montagnes; car, si les troupes qu'il a mission de joindre sont dans les environs, elles ont infailliblement des postes sur ces points importants. On a peine à s'expliquer l'oubli de ces règles du métier de la part de Gardanne. Cet officier général perdit même beaucoup d'hommes en rétrogradant précipitamment et sans avoir vu l'ennemi. S'il eût poussé jusqu'au Zezère, dont il n'était plus qu'à trois lieues, il eût aperçu nos avant-postes. Gardanne retourna en Espagne, où il reconduisit les renforts, les munitions et les chevaux que l'armée de Portugal attendait avec impatience.

Le maréchal Masséna, craignant de manquer de vivres sur la rive droite du Tage, résolut de s'ouvrir une nouvelle carrière en portant une partie de son armée sur la rive gauche de ce fleuve, dans la fertile province de l'Alentejo. À cet effet, le généralissime français fit passer le Zezère par une division qui s'empara de Punhete, petite ville située à l'embouchure de cette rivière dans le Tage. Ce lieu paraissait très favorable à l'établissement d'un pont, qui nous mettrait en communication avec l'Alentejo; mais on manquait de matériaux. Le zèle et l'activité du général Eblé, secondé par les officiers d'artillerie dont il était le digne chef, suppléèrent à tout. On édifia des forges et des scieries, on confectionna des outils et des ferrures, des planches, des madriers, des ancres, des cordages; on construisit enfin de nombreuses barques, et ces travaux divers avançant comme par enchantement, on put bientôt se flatter de l'espoir de jeter un pont solide sur le Tage.

Le duc de Wellington voulait s'opposer au passage de ce fleuve et tira des troupes de Lisbonne pour former un camp sur la rive gauche en face de Punhete, ce qui faisait présager que nous aurions à soutenir un combat sanglant avant de nous établir sur la rive opposée du grand fleuve. L'armée française occupait toujours les positions qu'elle avait prises au mois de novembre en s'éloignant de Cintra. Plusieurs divisions anglaises campaient sur la rive droite du Rio-Major. Le duc de Wellington avait son quartier général au milieu d'elles à Cartaxo. Il y manda le célèbre général marquis La Romana, qui mourut chez lui.

Le temps était affreux, et les chemins changés en torrents, ce qui augmentait la difficulté d'aller chercher au loin des vivres et surtout des fourrages. Néanmoins, la gaieté française ne nous abandonna pas. On avait formé dans chaque cantonnement des réunions pour jouer la comédie, et les déguisements ne nous manquaient pas, car les maisons abandonnées par les habitants étaient amplement fournies de garde-robes laissées par les dames portugaises. Nous y trouvâmes aussi beaucoup de livres français, et nous étions très bien logés.

L'hiver se passa donc assez bien. Cependant, nous faisions quelquefois de bien tristes réflexions, tant sur la fâcheuse situation de l'armée que sur la nôtre. Nous n'avions depuis plus de trois mois aucune nouvelle de nos familles, de la France et même de l'Espagne!… L'Empereur nous enverra-t-il des renforts pour nous mettre à même de prendre Lisbonne, ou bien serons-nous contraints de faire retraite devant les Anglais?… Telles étaient nos préoccupations, lorsque, le 27 décembre, le bruit se répandit tout à coup que le général Drouet, comte d'Erlon, venait de joindre l'armée à la tête du 9e corps, fort de 25 à 30,000 hommes!… Mais cette satisfaction fut grandement diminuée lorsqu'on apprit que l'armée du comte d'Erlon n'avait jamais été de plus de 12,000 hommes, dont il avait laissé la moitié à la frontière d'Espagne, sous les ordres du général Claparède, en se bornant à prendre avec lui la division Conroux, forte seulement de 6,000 combattants, renfort insuffisant pour battre les Anglais et prendre Lisbonne.

Le général comte d'Erlon, au lieu de se rendre sur-le-champ à Torrès-Novas auprès du généralissime, s'était arrêté à dix lieues de là, à Thomar, quartier général du maréchal Ney. Cela choqua infiniment Masséna, qui m'envoya auprès du chef du 9e corps, afin d'avoir l'explication d'un procédé aussi contraire aux convenances qu'aux règlements militaires. En me chargeant de cette mission, le généralissime ne mettait point en doute que le comte d'Erlon n'eût été placé sous ses ordres par l'Empereur; mais il était dans l'erreur. Les instructions données par le major général au chef du 9e corps le chargeaient seulement de pénétrer en Portugal, d'y chercher l'armée de Masséna, de lui remettre quelques centaines de chevaux de trait, ainsi que des munitions de guerre, et de retourner ensuite en Espagne avec les troupes qui l'accompagnaient. On ne comprend pas qu'après les rapports que le général Foy et le colonel Casabianca avaient faits à l'Empereur sur la triste situation de l'armée de Portugal, il se fût borné à lui envoyer d'aussi faibles secours.