Lors même que les alliés n'eussent pas marché sur Paris, cette colonne devant être réunie ce jour-là même à Rambouillet, je m'y rendis. J'y trouvai mes chevaux et équipages de guerre, et pris le commandement des escadrons qui m'étaient destinés.

La route était couverte par les voitures des personnes qui s'éloignaient de la capitale. Je ne m'en étonnai pas; mais je ne pouvais comprendre d'où provenait le grand nombre de troupes de diverses armes qu'on voyait arriver de toutes les directions par détachements qui, si on les eût réunis, auraient formé un corps assez considérable pour arrêter les ennemis devant Montmartre et donner le temps à l'armée, qui accourait de la Champagne et de la Brie, de sauver Paris. Mais l'Empereur, trompé par son ministre de la guerre, n'avait donné aucun ordre à ce sujet, et ignorait probablement qu'il lui restât encore de si grands moyens de défense, dont voici l'énumération, d'après les documents pris au ministère de la guerre, savoir:

Quatre cents canons, suffisamment approvisionnés, soit à Vincennes, soit à l'École militaire du Champ de Mars, ou au dépôt central d'artillerie. Plus de 50,000 fusils neufs dans ces mêmes lieux. Quant aux hommes, le roi Joseph et Clarke, le ministre de la guerre, pouvaient disposer de troupes amenées à Paris par les maréchaux Marmont et Mortier, et dont l'effectif s'élevait à 19,000 hommes; de 7 à 8,000 soldats de la ligne casernés à Paris; de 3,000 hommes appartenant aux dépôts de la garde impériale; de 15 à 18,000 cavaliers démontés, casernés à Versailles ou dans les environs; de 18 à 20,000 conscrits ou soldats de dépôts destinés aux régiments de la ligne, et des gardes nationales actives casernées à Saint-Denis, Courbevoie, Rueil et autres villages des environs de Paris; de plus de 2,000 officiers en congé, blessés, sans emploi ou en retraite, qui étaient venus offrir leurs services; enfin de 20,000 ouvriers, presque tous anciens soldats, qui demandaient à contribuer à la défense de Paris.

Ces forces réunies présentaient un effectif de plus de 80,000 hommes, qu'il était facile de rassembler en quelques heures et d'utiliser à la défense de la capitale jusqu'à l'arrivée de Napoléon et de l'armée qui le suivait.

Joseph et Clarke, prévenus dès le 28 mars au matin de l'approche des ennemis, qui n'attaquèrent que le 30, eurent donc quarante-huit heures pour employer ces ressources, mais aucune ne fut mise en usage. Enfin, pour comble d'impéritie, au moment où les troupes ennemies attaquaient Romainville, Joseph et Clarke faisaient sortir de Paris, par la barrière de Passy, 4,000 des meilleurs fantassins ou cavaliers de la garde impériale, pour aller renforcer à Blois l'escorte de l'Impératrice qui était déjà plus nombreuse qu'il n'était nécessaire pour le moment.

Dès que Napoléon apprit que Paris avait capitulé et que les deux petits corps de Marmont et de Mortier avaient évacué la place en se retirant vers lui, il leur envoya l'ordre de venir prendre position à Essonnes, à sept lieues et à mi-chemin de Paris à Fontainebleau, et se rendit lui-même dans cette dernière ville, où arrivaient les têtes de colonnes de l'armée revenant de Saint-Dizier, ce qui indiquait l'intention dans laquelle était l'Empereur de marcher sur Paris, dès que ses troupes seraient réunies.

Les généraux ennemis ont avoué plus tard que s'ils eussent été attaqués par l'Empereur, ils n'auraient osé recevoir la bataille, en ayant derrière eux la Seine et l'immense ville de Paris avec son million d'habitants, qui pouvaient se révolter pendant la bataille, barricader les rues ainsi que les ponts, et leur couper la retraite; aussi étaient-ils résolus à se retirer pour aller camper sur les hauteurs de Belleville, Charonne, Montmartre et les buttes Chaumont, qui dominent la rive droite de la Seine et la route d'Allemagne, lorsque survinrent dans Paris de nouveaux événements qui les retinrent dans cette ville.

M. de Talleyrand, ancien évêque marié, avait été, en apparence, l'un des hommes les plus dévoués à l'Empereur, qui l'avait comblé de richesses, fait prince de Bénévent, grand chambellan, etc., etc. M. de Talleyrand, dont l'amour-propre était blessé de n'être plus le confident de Napoléon et le ministre dirigeant de sa politique, s'était mis, surtout depuis les désastres de la campagne de Russie, à la tête de la sourde opposition que faisaient les mécontents de tous les partis, et principalement le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire la haute aristocratie, qui, après s'être soumise en apparence et avoir même servi Napoléon aux jours de sa prospérité, s'était posée en ennemie et, sans se compromettre ouvertement, attaquait par tous les moyens le chef du gouvernement. Les principaux chefs de ce parti étaient: l'abbé de Pradt, que l'Empereur avait nommé archevêque de Malines; le baron Louis, l'abbé de Montesquiou, M. de Chateaubriand, le député Laisné, etc., etc.

Presque tous ces hommes de talent, dirigés par Talleyrand, le plus habile et le plus intrigant de tous, attendaient depuis quelque temps l'occasion de renverser Napoléon. Ils comprirent qu'ils n'en trouveraient jamais une aussi favorable que celle que leur offrait l'occupation de la France par un million et demi d'ennemis, et la présence à Paris de tous les souverains de l'Europe, dont la plupart avaient été grandement humiliés par Napoléon. Mais, bien que celui-ci fût en ce moment très affaibli, il n'était point encore totalement abattu, car, outre l'armée qu'il ramenait avec lui et qui venait de faire des prodiges, il lui restait celle de Suchet entre les Pyrénées et la Haute-Garonne, des troupes nombreuses commandées par le maréchal Soult, et il y avait deux belles divisions à Lyon; enfin, l'armée d'Italie était encore formidable, de sorte que, malgré l'occupation de Bordeaux par les Anglais, Napoléon pouvait encore réunir des forces considérables et prolonger indéfiniment la guerre, en soulevant les populations exaspérées par les exactions des ennemis.

M. de Talleyrand et son parti comprirent que s'ils donnaient à l'Empereur le temps de faire arriver sous Paris les troupes qui le suivaient, il pourrait battre les alliés dans les rues de la capitale ou se retirer dans quelques provinces dévouées, où il continuerait la guerre jusqu'à ce que les alliés, fatigués, consentissent à faire la paix. Il fallait donc, selon Talleyrand et ses amis, changer la face du gouvernement. Mais là se trouvait la grande difficulté, car ils voulaient rétablir en la personne de Louis XVIII la famille des Bourbons sur le trône, tandis qu'une partie de la nation désirait y laisser Napoléon, ou tout au moins y appeler son fils.