Pendant que les événements que je viens de raconter se passaient à notre aile droite, l'infanterie du centre et de la gauche ayant attaqué les Russes, ceux-ci, battus sur tous les points, abandonnèrent le champ de bataille, et à la tombée de la nuit, ils allèrent prendre position à une lieue de là. Notre armée garda celle qu'elle occupait entre Jakoubowo et l'embranchement de Kliastitsoui. La joie fut grande ce soir-là dans les bivouacs de la brigade, car nous étions vainqueurs!… Mon régiment avait pris le drapeau des fantassins de Tamboff, et le 24e s'était aussi emparé de celui du corps russe qu'il avait enfoncé; mais le contentement qu'il éprouvait se trouvait affaibli par le regret de savoir ses deux chefs d'escadrons blessés. Le premier, M. Monginot, était sous tous les rapports un officier du plus grand mérite; le second, frère du colonel, sans avoir les talents ni l'esprit de son aîné, était un officier des plus intrépides. Ces deux chefs d'escadrons se rétablirent promptement et firent le reste de la campagne.
Lorsqu'un corps cherche à tourner son ennemi, il s'expose à être tourné lui-même. C'est ce qui était arrivé à Wittgenstein, car ce général, qui le 29 avait quitté la route de Pétersbourg pour se jeter sur la gauche et sur les derrières de l'armée française, avait compromis par là sa ligne de communication dont Oudinot aurait pu le séparer complètement, si, après l'avoir battu le 30, il l'eût poussé vigoureusement. La situation du général russe était d'autant plus dangereuse que, placé en face d'une armée victorieuse qui lui barrait le chemin de la retraite, il apprit que le maréchal Macdonald, après avoir passé la Düna et pris la place de Dünabourg, avançait sur ses derrières. Pour sortir de ce mauvais pas, Wittgenstein avait habilement employé toute la nuit après le combat pour faire à travers champs un détour qui, par Jakoubowo, ramenait son armée sur la route de Saint-Pétersbourg, au delà du relais de Kliastitsoui. Mais craignant que la droite des Français, postée à peu de distance de ce point, ne vînt fondre sur ses troupes pendant leur marche de flanc, il avait résolu de l'en empêcher en attaquant lui-même notre aile droite avec des forces supérieures, pendant que le gros de l'armée, exécutant son mouvement, regagnerait la route de Saint-Pétersbourg et rouvrirait ses communications avec Sebej.
Le lendemain, 31 juillet, mon régiment prenait le service au lever de l'aurore, lorsqu'on s'aperçut qu'une partie de l'armée ennemie, battue la veille par nous, ayant contourné la pointe de notre aile droite, était en pleine retraite sur Sebej, tandis que le surplus venait nous attaquer à Kliastitsoui. En un clin d'œil, toutes les troupes du maréchal Oudinot furent sous les armes; mais pendant que les généraux prenaient leurs dispositions de combat, une forte colonne de grenadiers russes, attaquant nos alliés de la légion portugaise, les mit dans un désordre complet; puis elle se dirigeait vers la vaste et forte maison du relais, point important dont elle allait s'emparer, lorsque le maréchal Oudinot, toujours l'un des premiers au feu, accourt vers mon régiment déjà rendu aux avant-postes, et m'ordonne de tâcher d'arrêter, ou du moins de retarder la marche des ennemis jusqu'à l'arrivée de notre infanterie qui s'avançait rapidement. J'enlève mon régiment au galop et fais sonner la charge, en prenant obliquement la ligne ennemie par sa droite, ce qui gêne infiniment le feu de l'infanterie; aussi celui que les grenadiers ennemis firent sur nous fut-il presque nul, et ils allaient, être sabrés vigoureusement, car le désordre était déjà parmi eux, lorsque, soit par instinct, soit sur le commandement de leur chef, ils font demi-tour et gagnent en courant un large fossé, qu'en venant ils avaient laissé derrière eux. Tous s'y précipitèrent, et là, couverts jusqu'au menton, ils commencèrent un feu de file des mieux nourris! J'eus tout de suite six à sept hommes tués, une vingtaine de blessés, et reçus une balle au défaut de l'épaule gauche. Mes cavaliers étaient furieux; mais notre rage était impuissante contre des hommes qu'il nous était physiquement impossible de joindre!… Dans ce moment critique, le général Maison, arrivant avec sa brigade d'infanterie, m'envoya l'ordre de passer derrière ses bataillons; puis il attaqua par les deux flancs le fossé, dont les défenseurs furent tous tués ou pris.
Quant à moi, grièvement blessé, je fus conduit auprès du relais. On me descendit de cheval à grand'peine. Le bon docteur Parot, chirurgien-major du régiment, vint me panser; mais à peine cette opération était-elle commencée que nous fûmes obligés de l'interrompre. L'infanterie russe attaquait de nouveau, et une grêle de balles tombait autour de nous! Nous nous éloignâmes donc hors de la portée des fusils. Le docteur trouva ma blessure grave: elle eût été mortelle si les grosses torsades de l'épaulette, que la balle avait dû traverser avant d'atteindre ma personne, n'eussent changé la direction et beaucoup amorti la force du coup. Il avait néanmoins été si rude que le haut de mon corps, poussé violemment en arrière, était allé toucher la croupe de mon cheval; aussi les officiers et chasseurs qui me suivaient me crurent-ils mort, et je serais tombé si mes ordonnances ne m'eussent soutenu. Le pansement fut très douloureux, car la balle s'était incrustée dans les os, au point où le haut du bras se joint à la clavicule. Il fallut, pour l'extraire, élargir la plaie, dont on voit encore la grande cicatrice.
Je vous avouerai que si j'eusse alors été colonel, j'aurais suivi les nombreux blessés du corps d'armée qu'on dirigeait vers Polotsk, et que, passant la Düna, je me serais rendu dans quelque ville de Lithuanie pour m'y faire soigner. Mais je n'étais que simple chef d'escadrons; l'Empereur pouvait en une journée de poste arriver à Witepsk, passer une revue du corps, et il n'accordait rien qu'aux militaires présents sous les armes. Cet usage, qui, au premier aspect, paraît cruel, était néanmoins basé sur l'intérêt du service, car il stimulait le zèle des blessés, qui, au lieu de traîner dans les hôpitaux, s'empressaient de rejoindre leurs corps respectifs dès que leurs forces le permettaient. L'effectif de l'armée y gagnait infiniment. À toutes les raisons dites plus haut, se joignaient mes succès devant l'ennemi, mon attachement au régiment, ma récente blessure reçue en combattant dans les rangs; tout m'engageait à ne pas m'éloigner. Je restai donc, malgré les douleurs intolérables que j'éprouvais; puis, après avoir mis mon bras en écharpe tant bien que mal et m'être fait hisser à cheval, je rejoignis mon régiment.
CHAPITRE IX
Défilé des marais de Sebej.—Retraite.—Brillante affaire du gué de
Sivotschina.—Mort de Koulnieff.—Retour offensif.—Derniers adieux.
Depuis que j'avais été blessé, l'état des choses était bien changé; nos troupes avaient battu Wittgenstein et fait un grand nombre de prisonniers. Cependant, les Russes étaient parvenus à gagner la route de Saint-Pétersbourg, par laquelle ils effectuaient leur retraite sur Sebej.
Pour se rendre du relais de Kliastitsoui à cette ville, il faut traverser le très vaste marais de Khodanui, au milieu duquel la grande route est élevée sur une digue formée par d'immenses sapins couchés les uns auprès des autres. Un fossé, ou plutôt un canal large et profond, règne des deux côtés de cette digue, et il n'existe aucun autre passage, à moins de se jeter bien loin de la direction de Sebej. Ce défilé a près d'une lieue de long, mais la route en bois qui en assure la viabilité est d'une largeur très considérable. Aussi, dans l'impossibilité de placer des tirailleurs dans le marais, les Russes se retiraient-ils en épaisses colonnes par cette route factice, au delà de laquelle nos cartes indiquaient une plaine. Le maréchal Oudinot, voulant compléter sa victoire, avait résolu de les y suivre. À cet effet, il avait déjà engagé sur la route du marais la division d'infanterie du général Verdier, que devait suivre d'abord la brigade de cavalerie Castex, puis tout le corps d'armée. Mon régiment n'était pas encore entré en ligne lorsque je le rejoignis.
En me voyant me replacer à leur tête malgré ma blessure, officiers, sous-officiers et chasseurs me reçurent par une acclamation générale, qui prouvait l'estime et l'attachement que ces braves gens avaient conçus pour moi; j'en fus profondément touché. Je fus surtout pénétré de reconnaissance pour la satisfaction qu'exprima, en me revoyant, mon camarade, le chef d'escadrons Fontaine. Cet officier, quoique fort brave et très capable, avait si peu d'ambition qu'il était resté dix-huit ans simple capitaine, avait refusé trois fois le grade de chef d'escadrons et ne l'avait accepté que sur l'ordre formel de l'Empereur.