Pendant ces sanglantes allées et venues, que faisait le général Saint-Cyr? Il suivait silencieusement Oudinot, et lorsque celui-ci lui demandait son avis, il s'inclinait en se bornant à répondre: «Monseigneur le maréchal!…» ce qui semblait dire: Puisqu'on vous a fait maréchal, vous devez en savoir plus que moi, simple général; tirez-vous d'affaire comme vous pourrez!

Cependant, Wittgenstein ayant déjà essuyé des pertes énormes, et désespérant d'obtenir la victoire en continuant ses attaques du côté des jardins, finit par où il aurait dû commencer et fit marcher le gros de ses troupes vers les prairies qui bordent la Düna. Oudinot avait jusqu'alors tenu ses pièces de 12 et toute sa cavalerie sur ce point, où elles étaient restées comme étrangères au combat; mais le général d'artillerie Dulauloy, qui craignait pour ses canons, vint proposer au maréchal de faire repasser sur la rive gauche de la rivière non seulement les pièces de gros calibre, mais toute la cavalerie, sous prétexte qu'elles gêneraient les mouvements de l'infanterie. Oudinot ayant demandé à Saint-Cyr ce qu'il en pensait, celui-ci, au lieu de lui donner le bon conseil d'utiliser l'artillerie et la cavalerie sur un terrain où elles pouvaient facilement manœuvrer et appuyer l'infanterie, se contenta de répéter son éternel refrain: «Monseigneur le maréchal!» Finalement, Oudinot, malgré les observations du général Lorencez, son chef d'état-major, prescrivit à l'artillerie ainsi qu'à la cavalerie de se retirer de l'autre côté du fleuve.

Ce mouvement regrettable, qui paraissait annoncer une retraite et l'abandon total de Polotsk et de la rive droite, déplut infiniment aux troupes qu'on éloignait, et affecta le moral de l'infanterie destinée à défendre le côté de la ville qui avoisine les prairies. L'ardeur des Russes s'accrut au contraire, en voyant dix régiments de cavalerie et plusieurs batteries quitter le champ de bataille. Aussi, pour porter le désordre dans cette énorme masse pendant qu'elle s'en allait, ils avancèrent promptement et firent tirer leurs licornes, dont les projectiles creux, après avoir produit l'effet de boulets, éclataient comme des obus. Les régiments voisins du mien eurent plusieurs hommes tués ou blessés. Je fus assez heureux pour qu'aucun de mes cavaliers ne fût atteint; je perdis seulement quelques chevaux. Celui que je montais ayant eu la tête brisée, je tombai avec lui, et mon épaule blessée ayant violemment porté sur la terre, j'éprouvai une affreuse douleur! Un peu moins d'inclinaison donnée au canon russe, je recevais le boulet en plein corps, et mon fils était orphelin quelques heures après avoir vu le jour!

Cependant, les ennemis venaient de renouveler le combat, et lorsque, après avoir passé le pont, nous tournâmes la tête pour regarder ce qui se passait sur la rive que nous venions de quitter, nous fûmes témoins d'un spectacle des plus émouvants. L'infanterie française, les Bavarois, les Croates, combattaient bravement et même avec avantage; mais la légion portugaise et surtout les deux régiments suisses fuyaient devant les Russes, et ne s'arrêtèrent que lorsque, poussés dans la rivière, ils eurent de l'eau jusqu'aux genoux!… Là, contraints de faire face à l'ennemi sous peine de se noyer, ils combattirent enfin, et par un feu de file des mieux nourris, ils obligèrent les Russes à s'éloigner un peu. Le commandant de l'artillerie française, qui venait de passer la Düna avec la cavalerie, saisit avec habileté l'occasion d'être utile en faisant approcher ses pièces de la rive, et tirant par-dessus le fleuve, il foudroya les bataillons ennemis placés à l'autre bord.

Cette puissante diversion arrêtant sur ce point les troupes de Wittgenstein, que les Français, Bavarois et Croates repoussaient sur d'autres, le combat se ralentit et dégénéra en tiraillement une heure avant la fin du jour. Mais le maréchal Oudinot ne pouvait se dissimuler qu'il faudrait le recommencer le lendemain. Aussi, très préoccupé d'une situation dont il ne voyait pas l'issue, et se heurtant au mutisme obstiné de Saint-Cyr, il s'en allait à cheval et au petit pas, suivi par un seul aide de camp, au milieu des tirailleurs de son infanterie, quand les tireurs ennemis, remarquant ce cavalier coiffé d'un chapeau à plumes blanches, en firent leur point de mire et lui envoyèrent une balle dans le bras!

Aussitôt le maréchal, faisant informer Saint-Cyr de sa blessure, lui remit le commandement de l'armée; lui laissant le soin d'arranger les affaires, il quitta le champ de bataille, traversa le pont, s'arrêta un moment au bivouac de la cavalerie, et, s'éloignant de l'armée, il se rendit sur les derrières, en Lithuanie, pour y faire soigner sa blessure. Nous ne revîmes le maréchal Oudinot que deux mois après.

CHAPITRE XI

Nouvelles dispositions prises par Saint-Cyr.—Attaque et surprise de l'ennemi.—Incidents divers.—Combat de cavalerie.—Retraite de l'ennemi.—Établissement dans Polotsk.—Saint-Cyr est nommé maréchal.

Saint-Cyr prit d'une main habile et ferme les rênes du commandement, et en peu d'heures les choses changèrent totalement de face, tant est grande l'influence d'un homme capable et qui sait inspirer la confiance! Le maréchal Oudinot venait de laisser l'armée dans une situation très alarmante: une partie des troupes acculées à la rivière, les autres disséminées au delà des jardins où elles tiraillaient en désordre; les remparts mal garnis d'artillerie; les rues de la ville encombrées de caissons, de bagages, de cantiniers et de blessés; tout cela pêle-mêle!… Enfin les troupes n'avaient, en cas de revers, d'autre retraite que le pont de bateaux jeté sur la Düna. Ce pont était fort étroit et tellement mauvais que l'eau dépassait de plus de six pouces les planches du tablier. Enfin, la nuit approchait, et l'on craignait que les tirailleries n'amenassent une affaire générale qui pouvait nous devenir funeste, tant il régnait peu d'ordre parmi les régiments des différentes nations.

Le premier acte du général Saint-Cyr fut d'ordonner qu'on fît rentrer les tirailleurs engagés, certain que les ennemis fatigués imiteraient cet exemple, dès qu'on ne les attaquerait plus. En effet, le feu cessa bientôt des deux côtés. Les troupes purent se réunir, prendre quelque repos, et la partie parut remise au lendemain.